Lettre adressée à la productrice.
Chère Diana,
La soirée d’hier m’a semblé être un beau succès pour le film de Pierre-Paul Renders, même si je n’ai pas eu le courage de me rendre ensuite au théâtre pour glaner les commentaires.
Mais comme d’habitude, je me contente des miens !
Ils sont un peu confus encore mais je m’en voudrais que tu puisses penser que j’ai des réserves vis-à-vis de ce film que je trouve remarquable à maints points de vue.
D’abord le style, la patte, l’écriture de Pierre-Paul s’affirme, se confirme, comme l’une des plus singulières, des plus originales, des plus innovantes de notre «paysage cinématographique belge francophone».
Si son premier film (*Thomas est amoureux) pouvait passer pour un OVNI, celui-ci confirme qu’une constellation cohérente est en construction. Et elle prend sa source, sa substance, dans l’image, ce qui est tout de même le propre du cinéma, non ?
Il y a quelque chose à dire pour moi d’essentiel, avant de parler du film plus en détail, c’est que la puissance de la production, sa richesse en tant que spectacle, la profusion sonore et visuelle donnent à cette œuvre une force qui l’aligne avec ce qui se fait de mieux dans le cinéma d’auteur. Bravo à tous, cela fait du bien !
Le sujet me plait beaucoup, à plusieurs titres.
D’abord l’approche du monde TV/pub/sondage m’a paru très juste, très bien évoqué, avec humour, doigté et en même temps des perspectives abyssales sur ce que ce monde génère d’ «orwel-lien», compensées par le tact, la distance des scénaristes, des acteurs et de la mise en scène.
J’imagine que ceux qui ne sont pas spécialistes de cet univers y trouveraient suffisamment de liens avec leur vécu personnel pour se sentir conc(st)ernés.
D’ailleurs tout l’accompagnement graphique qui enlumine le film le rapproche de cet univers qui émerge sur tous les ordinateurs. C’est extrêmement bien fait. A la fois les cibles pour le ciblage, les icônes pour les sujets, les «tartes» pour les pourcentages etc … Cela donne, du langage, un aspect à la fois moderne et avachi, une sorte de volapuk pour sondeurs, un (dé)esperanto de la communication entre les êtres humains. Et je trouve que cela passe très très bien tout au long du film.
Les trois niveaux d’images entrelacés m’ont paru être aussi d’une très forte originalité : le réel, l’observé, l’imposé. On comprend parfaitement quand on est « en face » de la réalité, lorsqu’elle est médiatisée par les caméras de surveillance, puis lorsqu’elle est
« injectée » sur les écrans de la télévision, que cet emboîtement et les jeux successifs de ce véritable « bonneteau » de l’image sont efficaces, pertinents, novateurs. Et souvent très drôles !
La bande sonore, très riche et superbement mixée, rend admirablement cet entrelas des réalités qui se télescopent.
Une des choses qui m’ont bluffé, ce sont les astuces de montage qui privent le spectateur de l’information qui est à l’origine de la surprise pour l’un des protagonistes du film. Alors nous, dans notre siège, on participe de la même surprise ! Et c’est bon.
J’ai aimé aussi la destruction de l’appartement qui est un clin d’œil à la scène célèbre de cet espion qui se croit espionné dans un film dont j’ai oublié le nom. (*The Conversation de Francis Ford Coppola avec Gene Hackman).
Les acteurs sont tous formidables. Les vedettes, mais aussi les nouveaux. Et leur façon de s’exprimer est tellement bien travaillée, dans le texte, dans le rythme, dans l’expression. Ils nous amusent sans cesse. Et certaines phrases deviendront des signes de reconnaissance pour toute une génération je pense !
J’ai aimé aussi le travail de cadrage. Le traitement en courte focale des gros plans sur les acteurs correspond si bien à cet univers d’observation, de fausse proximité, de manque de repères spatiaux où tout est à la limite de la déformation.
Peut-être ne vais-je pas assez au cinéma, mais, cette fois-ci, j’ai été bluffé, et je suis plein de reconnaissance pour ceux qui ont fait ce spectacle think tank comme on dit maintenant dès qu’il y a deux ou trois idées qui font réfléchir.
J’espère qu’il connaîtra un immense succès, d’abord pour le bien de ceux qui le verront mais aussi pour celui de ceux qui l’ont fait.
Tu me diras !