Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ?
Telle est la question qui s’impose aux spectateurs du Ruban Blanc, film primé à Cannes dont les Palmes n’ont pas eu toujours l’opportunité de saluer un tel film, un chef-d’œuvre sans nul doute.
On en sait l’argument : nous assistons à la description subtile d’un village allemand en 1913, 1914 au travers de plusieurs familles – celle du baron, celle de son contremaître, celle de paysans, celle du prêtre, du médecin, d’autres encore, menées par une voix off fatiguée par l’âge et qui est celle du jeune instituteur qui vit parmi ces ruraux et qui revient sur un certain nombre de faits d’une indicible violence qui ont marqué cette communauté, faits annonciateurs d’autres violences bien au delà de ce microcosme.
L’assassinat à Sarajevo, puis le début de la guerre que la voix mentionne mais dont on ne voit rien, suffisent à mettre en perspective ce qui va du dérisoirement petit au tragiquement grand.
La structure du récit qui entremêle ces vies privées, enfouies sous les strates sociales et le jouc des traditions, est une pure merveille en soit, un symphonie dans laquelle se répondent les voix venues de points divers, en parfaite harmonie mais dont les différences créent cette musique sublime que l’on nomme « Le Destin ».
Et chacun le sait, le destin frappe, meurtrit, blesse, tue parfois. Sans que l’on ne sache d’où vient cette violence, pourquoi soudain elle se déchaîne, pourquoi elle fait si mal.
Le Ruban Blanc est ce récit qui fait méditer en faisant voir, en narrant simplement un enchaînement de faits qui sont montrés, filmés, commentés de façon exceptionnelle.
La photographie en noir et blanc, comme on n’en avait plus admiré depuis longtemps, donne à cet univers la couleur qui lui convient, celle d’un temps révolu où les contrastes étaient faits de fortes oppositions, sociales, économiques, idéologiques, sentimentales, que les hautes et les basses lumières font ressentir de façon pénétrante.
Imaginez Vermeer en noir et blanc, imaginez Dürer qui serait soudain incarné, rêvez que Breughel fût de ce début de vingtième siècle.
La mise en page des plans, de tous les plans, guide notre regard et notre réflexion de façon parfaitement utile, nécessaire, heureuse, pour appréhender cet univers dont les clés, dont les secrets se dérobent précisément aux regards.
Et les personnages – on n’ose dire les acteurs tant ils incarnent à l’évidence les gens que l’on découvre – sont tous saisissants, ils vous entrent dans la mémoire à jamais.
Ce qui frappe en particulier dans cette vaste fresque de personnages, c’est le nombre de jeunes enfants, d’adolescents, habités par les tourments de leur vie, qui sont tous parfaitement justes, admirablement interprétés, incarnés de façon évidente. Ce ne peut être le seul miracle du casting, ce doit être le talent supérieur de la direction d’acteur inspirée par la puissance et l’harmonie du propos.
Ce propos est complexe, laisse de vastes espaces à la réflexion, à la méditation et à l’incertitude qu’impose la modestie de l’ignorance devant les ressorts profonds, enfouis dans les consciences de ce qui les animent et de la façon imprévisible dont ils s’exprimeront. Oui, ce film est aussi à rebondissement, comme les polars inspirés par la description humaine.
Lorsque le film nous quitte, nous savons que ceux qui en furent les sujets ne nous quitteront pas, car ils sont d’une modernité absolue, guidés par leurs convictions, leurs adhésions idéologiques, leurs positions sociales, leur enfermement de classe.
Nous avons vécu un moment d’éternité parmi eux, emprunt d’un respect, d’une élégance de ton, d’un raffinement d’expression qui nous parlera longtemps de cette voix éraillée pour nous inviter à porter sur nos contemporains, sur les plus exaltés d’entre eux, un regard que la sagesse devrait inspirer.
Un chef d’œuvre est peut-être ce moment d’absolue maîtrise où le regard porté s’impose à tous comme un moment de sagesse. Elle en assurera la pérennité.