Voyage au centre de la terre. Sauf qu'ici, ce n'est pas par un vol-can éteint mais par un trou ordinaire en montagne que l'expédition s'avance sous terre, dans un massif calcaire (karstique pour em-ployer le terme exact qui désigne ces massifs creusés par l'eau, comme les Causses e.a.). Nous assistons en 1961 à la découverte du gouffre du Bifurto, le plus profond d'Europe parait-il, le 3e au monde en distance avec ses quelques 678 (certains disent 683...) mètres de dénivelée. Cette expédition spéléologique est évoquée en dialogue avec le destin d'un des vachers qui, avec son âne, semble régner sur ce royaume montagneux calabrais sublimement photographié et parsemé de pins de Bosnie, dont certains seraient millénaires. Ce film est une splendeur absolue, d'une émouvante beauté et d'une originalité qui tranche avec le cinéma en général. Pas une phrase de dialogue, pas une note de musique.
Mais tout se comprend parfaitement et les sons de vent, d'abeilles et de mouches, d'eau, de bétails, les sonnailles des vaches nous parlent, nous bercent comme une petite sonate intime et intense. Les images sous-terraines ne sont éclairées apparemment qu'avec les lampes à acétylène, les vues extérieures montrent la mon-tagne sous des lumières variables, avec des « fausses teintes » (passage de nuages devant le soleil) qui font vivre cette immense
vallée ceinte des hautes montagnes du Pollino, somptueusement filmées avec des focales courtes, souvent de loin, qui dévoilent l'ampleur majestueuse des lieux. Un seul visage est montré en gros plan. Aucun autre personnage n'est individualisé et cela donne au récit une ambiance de solidarité, un esprit d'équipe, de complicité admirable. Le réalisateur calabrais d'origine, doit bien connaître cette région. Il n'a guère eu l'opportunité encore de rencontrer un vaste public avec ses deux précédents films tournés en 2003 et 2010. Il a proposé ici à un grand chef opérateur, Renato Berta, de relever ce défi : filmer le noir absolu, celui d'une caverne. Et cela fonctionne admirablement comme, dans un autre type d'histoire, je l'avais remarqué dans Große Freiheit (932) de Sebastian Meise. Une petite pensée pour les personnes qui ont participé à ce tournage d'exception et qui devaient, pour rejoindre certains lieux de la grotte, s'y déplacer durant 6 heures avant d'être à pied d'œuvre pour la séquence à tourner ! Le film a un premier aspect disons, documentaire, mais très vite l'on ressent une profonde interrogation sur la place de l'homme dans la nature, le sens de sa vie et l'on peut penser que Platon lui-même a suggéré quelques séquences de ce chef d'œuvre.