S'il fallait encore justifier l'existence du cinéma, ce film contribue-rait utilement au débat. Le sujet en est connu : comment se relever lorsqu'on a été victime d'un attentat ? Les Américains déjà, avec leur culture, leur sensibilité, ont produit e.a. World Trade Center, 11 septembre, Vol 93, Worth réalisé par Sara Colangelo (855). Voici que le cinéma français aborde les tragiques attentats qui ont endeuil-lé la France, comme la Belgique et terrifié le monde. L'attentat de ce film n'est pas inspiré par un cas spécifique : c'est un mitraillage sauvage dans un restaurant qui est évoqué. Et l'une des grandes qualités du film est de ne pas faire du spectacle avec cette abo-mination, mais d'en faire le point de départ d'une réflexion appro-fondie, et d'approches multiples et variées de ce que vivent les victimes. Bien entendu, l'une d'entre-elles incarnée brillamment par Virginie Efira en sera le fil conducteur.
Mais c'est essentiellement par les rencontres qu'elle fera, les dé-couvertes et ses réflexions personnelles, que le spectateur est tenu en haleine. Un groupe de dialogue est la source de nombreux échanges. Il me semble que chacun devrait voir ce film par respect pour celles et ceux qui ont donné leur vie sans consentement à ces fous, ou qui vivent définitivement marqués par les séquelles phy-siques et psychologiques dont ils ne se guériront sans doute pas. Comme pour accentuer le deuil et le chagrin, pratiquement tout le film se déroule de nuit, souvent sous la pluie. Une scène m'a semblé particulièrement émouvante qui se déroule en deux parties : l'ultime recueillement au pied de la statue de la place de la Répu-blique, cette statue de bronze qui surmonte les 3 statues de pierre représentant la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Et ensuite, l'enlèvement de ces signes de sympathie, de deuil, d'affliction anonymes que sont bouquets, bougies et brefs messages souvent colorés dont soudain l'importance cathartique m'est apparue évidente. Une rencontre essentielle sera celle avec la jeune femme prénommée Nour, ce qui veut dire « lumière »... Il y a de très nombreux élé-ments liés aux suites d'un tel drame qui nous sont évoqués avec tact et pas un instant l'attention ne faiblit, la gorge ne se dénoue. Juriste de formation, la réalisatrice s'intéresse aux sujets liés à la souffrance psychologique. Elle a coscénarisé Mustang (149) et réalisé e.a. Proxima (720). Engagée comme militante du collectif 50/50, la sensibilité de la réalisatrice aux questions liées au fémi-nisme contribue à enrichir le scénario par maintes allusions.
Ce film-ci permet au-delà de l'aventure personnelle, du récit ap-profondit des multiples formes de traumatismes, d'aborder aussi le sujet difficile des victimes invisibles, les travailleurs illégaux qui ont fui lorsqu'ils n'étaient pas mort, pour éviter de devoir rendre des comptes sur leur statut d'exploités hors la loi. Et vous découvri-rez que retrouver celui avec lequel les dernières minutes d'horreur ont été partagées, dans l'attente de la mort, est sans doute un moment de basculement dans la résilience. Benoît Magimel incarne parfaitement un autre personnage, celui qui a tout vu ; elle a tout entendu et leurs mémoires vont se nourrir mutuellement et redon-ner confiance, l'envie de revoir Paris.
Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé pour reprendre ces pa-roles célèbres qui annoncent un espoir de renaissance que ce film construit avec délicatesse et talent.