Ce film est de ceux qu'il faut voir absolument si l'on veut comprendre le monde dans lequel nous vivons, car il y contribue de façon écla-tante, émouvante et passionnante. Il est des films qui marquent l'histoire car ils sont l'Histoire même, et ils obligent à affronter le rappel (et pour les jeunes la découverte) de ce qui a bouleversé le 20e siècle parfois aux prix d'horreurs qui nous menacent encore. Un film qui fait froid dans le dos mais chaud au cœur, qui rappelle que la démocratie si fragile est indissociable de la solidarité et, en Europe, nous ne pouvons l'ignorer, en soutenant le pays envahi contre le pays envahisseur.
Le récit de la vie de Simone Veil met en avant de façon exemplaire le lien entre la mémoire et l'histoire, lien qui forme l'identité des gens et leur conscience. Le premier quart d'heure du film est absolument percutant qui nous résume le débat à l'Assemblée national qui précéda le vote historique du 29 novembre 1974 dépénalisant l'interruption volontaire de grossesse. Ce qu'on y entend dit par certains honorables élus est d'un déshonneur abyssal. Le film a cette qualité de ne pas suivre la chronologie de façon servile, comme dans un banal biopic, mais de restituer les combats de cette femme exemplaire, inspirante, précurseure (le mot ne semble pas utilisé encore au féminin...) d'un féminisme exigeant.
De nombreux moments de sa vie sont tombés dans l'oubli : ses études universitaires à une époque où la chose était peu soute-nue, alors que son mari rejoint le MRP sous la IVe République. Ce Mouvement républicain populaire sera actif de 1944 à 1967. Mais avant cela le destin tragique de déportée, avec sa mère et sa sœur arrêtées le 30 mars 1944. Simone sera le matricule 78651. Puis ses responsabilités comme haute fonctionnaire dans l'administration pénitentiaire qu'elle mettra 7 ans à réformer, en particulier durant la guerre d'Algérie. Et après un parcours très riche, elle devient ministre de la santé publique au moment de l'émergence du drame du SIDA, puis la première présidente élue au suffrage universel au Par-lement européen, pour l'UDF (Union pour la démocratie française). Bref un voyage exemplaire dans un siècle qui ne le fut guère. Et les moments forts de ce voyage sont admirablement évoqués, ceux de la sereine retraite qui permet de rédiger ses mémoires, ceux de la jeunesse heureuse, ceux de tous les combats menés avec une conviction et une force exemplaire.
Simone Jacob, de son nom de jeune fille, est issue d'une famille juive assimilée pour qui la laïcité et la justice sont les paradigmes de la république. Et après la guerre, l'une de ses souffrances obses-sionnelles fut de ne pas être reconnue comme victime et martyr parce que juive. Geneviève de Gaulle, la nièce du général, a mené ce même combat pour la reconnaissance de la spécificité de ces destins. Serge Klarsfeld vient débattre dans le film avec Simone de 76.000 juifs déportés de France. Dans ce film, trois récits se mêlent, celui d'une femme, celui d'un destin, celui des survivants de la Shoa. Et vous serrez impressionnés par un meeting chahuté par les crapules du FN. Dans le film, le cinéma sert admirablement la narration, en particulier par la mobilité de la caméra qui semble parfois incarner la liberté retrouvée, la vie qui virevolte. C'est spec-taculaire. Les allusions sont innombrables et je retiens l'une d'elles, l'utilisation de la chanson « Les Roses blanches » musique de Léon Raiter et paroles de Charles-Louis Pothier, dont on a un peu oublié qu'elle évoque le décès d'une mère. Le plan de début, repris à la fin, qui montre un citron à côté de fleurs de bougainvillier semble résumer par une certaine acidité et une douceur bienveillante ce voyage du siècle en voulant dire, sans doute, que personne n'est destiné exclusivement au malheur et qu'il ne faut pas avoir peur de la douleur des autres. Ni d'aller voir ce film monumental admirablement interprété e.a. par Elsa Zylberstein et Rebecca Marder.