Le démembrement du lien social. Tel pourrait être le résumé de ce film très singulier, puissamment réalisé par un auteur dont le talent s'est exprimé déjà dans In Bruges et Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (466) e.a. œuvres pour le théâtre et la radio, enra-cinées dans la culture irlandaise dont la langue si particulière est celle de ce film-ci.
Nous sommes sur une minuscule île irlandaise, en avril 1923. En face, une « grande » île sur laquelle s'aperçoivent de loin en loin quelques explosions liées à la guerre civile qui fait rage ces an-nées-là. Certains verront dans ce film une sorte de métaphore sur l'impossible réconciliation des belligérants qui ne savent même plus pourquoi ils se battent.
En fait, nous partageons quelques journées « ordinaires » d'habitants que nous apprendrons à connaître dans leurs singularités
« extraordinaires » et c'est peu dire. La complexité des relations humaines est au cœur de l'œuvre de cet auteur. Aucune des personnes décrites n'a une vie familiale classique. Un homme rustre mais qui joue du violon et compose de la musique, un modeste éleveur vivant avec sa sœur, seule lettrée de cette communauté, un policier aux mœurs étranges, son fils qui sous des aspects de débile léger porte un regard pénétrant sur les adultes de ce mi-crocosme, le tenancier du pub, un prêtre qui vient dire la messe et fourré son nez dans les affaires de ses paroissiens grâce aux confi-dences de la confession. Et un être qui relève plus du fantasme que de la réalité, sorte de Sybille issue d'un tableau de Jérôme Bosch,
tenant des propos abscons mais qui soudain pourraient bien être annonciateurs de quelques événements inattendus sur celle île imaginaire. Le nom de banshees est lui bien réel pour nommer une telle femme par une des formes du mot qui désigne une personne jouant un rôle mythologique d'intercessrice entre le monde des vi-vants et des morts.
Toute cette petite communauté interprétée par des acteurs d'exception, vit dans un environnement superbe et filmé de façon admirable. Des morceaux de rochers claires compartimentent un paysage de landes traversées par des chemins que parcourent en tous sens et à grands pas, des personnes qui ne savent pas vers quoi leur destin les mène. Parfois une haridelle tire une pauvre carriole pour transporter quelques misérables charges, un quai sert de havre à de modestes embarcations, des « talonneurs » qui semblent être le seul lien avec un monde qui reste inconnu de cette population dont les relations sont délétères.
Une statue de la Vierge, à la croisée des rares chemins, semble vouloir apaiser les animosités qui divisent les humains, et où seuls les animaux semblent considérés.
Ce récit est une plongée dans un monde révolu et très marginal, mais qui nous parle de nous car l'excès des comportements expli-cites nous ramène à nos propres pulsions, à nos valeurs, à notre savoir vivre, à notre bienveillance nécessaire pour éviter les affron-tements. N'évitez pas ce film, il est rare.