N.B. Ce texte inhabituellement long est celui que j'ai prononcé pour défendre ce film devant les membres de l'Union de la Critique Cinématographique lors de leur délibération pour l'attribution de leur prix annuel. Étaient aussi en compétition : Close (1059) Triangle of Sad-ness (1035) Drive my car (934) Vortex (960). C'est ce dernier qui a été couronné du prix de l'UCC.
C'est avec beaucoup de conviction que je vais plaider pour ce film qui surpasse sur bien des points les autres excellentes œuvres en compétition.
Est-il encore nécessaire de présenter Jerzy Skolimowski ? Non sans doute, mais cette prétérition m'amène à évoquer l'essentiel du parcours d'un homme de 85 ans qui a vu, en 2016, l'ensemble de sa carrière couronnée à Venise par un Lion d'or. A notre tour de l'honorer avec ce film-ci, titré parfois Hi-Han, qui a reçu, en 2022, à Cannes, le prix du Jury.
Depuis 1964, la carrière de ce cinéaste compte 18 films marquants par la constante recherche de ce que le cinéma permet d'exprimer de façon singulière et nous l'avons apprécié une fois encore dans ce dernier opus dépourvu de narration romanesque.
Skolimowski aborde des sujets complexes, des univers visuels très singuliers, souvenons-nous de Deep End par exemple ou de l'image en noir et blanc de Willy Kurant pour le célèbre Départ en 1967.
Il est un réalisateur des transitions : celle de la nouvelle vague, celle de la révolution sexuelle, celle des bouleversements politiques, entre autres.
Ses films sont lauréats d'un nombre record de prix dans divers fes-tivals, et non sans bonnes raisons.
Une longue pose de 17 ans a permis au réalisateur de s'adonner e.a. à la peinture et il nous fait bénéficier de ses recherches dans de nombreux moments du film EO qui sont plastiquement superbes.
Le scénario de EO est d'une simplicité qui nous autorise à dire de ce film qu'il est une sorte de test de Rorschach nous invitant à toutes les médiations sur notre destin lors d'un voyage, comme dans un road movie à l'antique.
Il n'est pas indifférent que le premier signal en soit le prénom
« Cassandre », celui de l'écuyère, ancrant ainsi le film dans l'élan d'un récit fondateur prenant fin lorsque des AIBO (Artificial Intelli-gent Robot) les zoo-animatroniques, auront supplanté les espèces qui les ont inspirées.
Le voyage ne sera pas sans embuches, et comme lors d'un pèleri-nage vers Compostelle, les étoiles, les lumières, les reflets, les cou-leurs, les rayons laser occupent dans ce film une place thématique récurrente qui permet ce rapprochement avec le champ d'étoile, même si c'est un âne qui est en chemin, et que sa seule volonté est bien souvent confrontée à des intentions complexes, violentes, celles qui, sans doute raniment dans la mémoire le traitement qu'a dû subir le père du réalisateur, résistant, mort dans un camp de concentration.
Chaque étape de ce périple est évidemment une métaphore, mais chaque fois polysémique, ce qui accentue la richesse de l'œuvre.
Je vous rappelle l'inauguration du manège, la chute des coupes et des trophées qui exprime le mépris d'EO à leur égard, le refus de la carotte, la sortie de l'enclos après la visite de Cassandre pour son anniversaire, les stèles des tombes juives oubliées en pleine forêt...
Notre âne incarne-t-il ces migrants qui, à bout de forces, cherchent un havre que même la riche Isabelle Huppert ne pourra lui prodi-guer, cassant la belle vaisselle au lieu d'ouvrir son cœur à l'autre, cet étrange prêtre avide de baisers qui se posait la question de savoir s'il vole ou sauve EO.
Les équidés ont plusieurs fois déjà servi de véhicule à une méditation poétique et symbolique.
Antoinette dans les Cévennes, il y a peu, est accompagnée de l'âne Patrick, le cheval de Fernandel dans Heureux qui comme Ulysse qui nous rappelle ces « nostos » dans la Grèce antique, ces voyages des retours chez soi pleins de nostalgie, cette souffrance ressentie à la pensée de ce qui vous manque.
Et la référence-hommage au film de Bresson, Au hasard Balthazar, est perceptible tant par les déconvenues des ânes que par certains plans de tendresse qui semblent être des remakes. La larme d'EO est d'une intime et intense émotion.
L'âne est-il un exemple de ce que l'on appelle maintenant la « rési-lience » et ce film est-il une invitation à s'en inspirer ? L'animal qui a porté Marie et Jésus en exile, et qui, à tort, symbolise la bêtise, est-il grâce à ce film montré en modèle, pour son courage et son obstination, inspirant pour les temps futurs ?
C'est bien dans cette riche complexité que s'exprime le talent du réalisateur qui nous propose des séquences contrastées, parfois rudes. Et ce sont paradoxalement les défenseurs des animaux qui, arrachant l'âne à son Eden, le propulse vers les tourments qui nous sont montrés. Les écuries, le refuge, la fête et ses débordements en blanc et bleu, les coups, les errances dans les forêts, dans des tunnels habités par des chauves-souris aveugles, accentuant plus encore ce sentiment de profonde solitude.
La musique de Pawel Mykietyn concourt de façon déterminante à l'émotion qui ne nous quitte pas durant ces tribulations. Elle donne une ampleur considérable aux images qui, grâce à la bande sonore, résonnent en nous de façon viscérale, accompagnant parfois de sublimes paysages pleins d'inconnues, d'angoisses ou d'espé-rances.
L'utilisation des effets de couleurs et d'éclairage sont sans doute ce qui frappe d'abord, le rouge et le noir stendhalien évoquant ce moment vécu ou rêvé de l'harmonie des épousailles sous un ciel qui flamboie.
De nombreux autres éclats et utilisations de la lumière jettent sur les images un éclairage d'une mystérieuse poésie qui nous tient en haleine durant cette pérégrination qui, comme une épreuve initiatique, nous fait fouler la terre, respirer l'air brassée par des éoliennes et renaître grâce à l'eau qui, dans un plan somptueux, semble vouloir remonter vers sa source.
C'est pour toutes ces émotions, ces fulgurances, c'est pour l'originalité de la sémantique, de la sémiologie du récit que nous devons considérer ce film comme le plus digne d'être primé par nous : il fait honneur au cinéma ; notre prix fera honneur aux talents singuliers que notre mission consiste à mettre au pavois.