Mon cher Bruno,
Ce n’est que le manque de temps qui explique le délai entre la joie de cette vision de ton film et le moment, que l’heure rend calme, où je peux te faire part de façon détaillée des commentaires qu’elle m’a inspirés.
La première émotion fut de comprendre puis de voir que ce film est l’aboutissement « d’une vie » dirait-on avec emphase, de plus de 10 années de travail en tout cas. Et à ce titre « chapeau bas » car il t’en aura fallu de la constance, de l’énergie, de la volonté sans cesse renouvelées pour que cette matière soit progressivement rassemblée, qu’elle décante comme un grand cru, qu’elle prenne forme, qu’elle trouve son équilibre et sa force.
Tu es un marathonien du cinématographe, et de la singularité humaine, ce qui fait de toi, ipso facto, un homme singulier également.
Autre chose qui m’a beaucoup touché et qu’évidemment j’ignorais, c’est la présence et la compétence de ta femme dans ce voyage digne de Jules Verne, au centre des cerveaux. Elle est belle, très au fait, fine dans ses interventions et cela me donne d’elle et des raisons de votre attachement, une image tellement plus riche et touchante que celle si partielle que m’avait laissé la dévouée transporteuse de carrelages, bruns de surcroit !
Il y a dans ton film une forte volonté encyclopédique sur le sujet et c’est à l’évidence, l’une des choses qui frappent : la systématique de tes présentations successives, huit s’il m’en souvient, faites chaque fois avec le même respect, le même soucis de montrer la singularité du destin de l’artiste, dans son univers incomparable et, pour tout dire, chaque fois impénétrable malgré le soin qua-si amoureux que tu mets à nous en présenter les plus riches facettes.
Mais aussi, et c’est l’une des choses les plus intéressantes, la
« contextualisation » de cette démarche vers ces artistes singuliers, le rôle clé joué par Du Buffet, sont très richement et subtilement faits. Peu de commentaires explicatifs, mais puissants, essentiels au balisage de nos regards de néophytes. Ce qu’il faut et pas plus.
Et cependant j’aurais aimé entendre encore ces personnes dévouées, fascinées par cet art brut, en parler plus abondamment car la dimension psychanalytique, l’analyse artistique aussi, ouvrent des abimes de réflexions que l’on ne peut mener à leurs termes durant cette projection, par manque de temps, de savoir et parce que ce n’est pas ce que tu as voulu, nous laissant délibérément au carrefour du mystère et de la contemplation.
Le début du film est magnifique d’équilibre, de rythme et d’originalité.
Tu nous embarques avec une poigne de cavalier pour les sauts d’obstacles d’un jumping olympique dans une galerie d’art improbable.
Et ça y va ! Quel montage, quel graphisme, quelle bande sonore, quels commentaires percutants.
Tu crées en quelques minutes une vision décalée de la réalité qui, sans arriver à être celle de ces artistes que tu nous révèles, n’en est pas moins l’antichambre par les signes, les rythmes, les sons de ce qui, peut-être, constitue leurs univers tout à la fois claustrés et ouverts par une sorte de lucarne, vers une constellation de signes qu’ils nous laissent pour témoigner de leur destin humain et solitaire, désespéré souvent.
Alors on pourrait exprimer pour l’un plus que pour l’autre sa dilection ou son incompréhension. Il m’a semblé que le chiffreur et le graphiste japonais sont, avec le peintre de jeunes filles, des personnalités d’un accès et d’une lecture plus directs que d’autres que j’ai ressentis comme plus laborieux, le sculpteur de falaises, le collectionneur de débris maçonnés, sorte de fils spirituel du facteur Cheval.
Qu’importe, tous ont droit de cité dans ton zodiaque et chacun y trouvera les repères qui leur indiqueront les routes vers ces mondes faits d’étoiles inconnues.
Si j’ai bien compris ton intention, tu ne voulais pas mélanger regards et découvertes sur l’œuvre de chacun et les commentaires faits à leur égard.
Parti pris inspiré par le respect. Mais qui crée de grands espaces que seuls la musique accompagne et je l’ai trouvée parfois trop présente, comme si Prokofiev avait voulu prendre le pas sur Eisenstein.
C’est sans doute l’ampleur du film qui donne cette impression croissante de ne pas nous laisser assez seuls et silencieux devant l’œuvre, mais d’être sollicité par les oreilles vers d’autres fulgurances parfois excessives.
Et je terminerai ces quelques modestes réflexions par une interrogation en forme d’encouragement à continuer ton travail.
Ne penses-tu pas que ce film devrait être plus long ? Je veux dire par là, plus complet, en ajoutant encore des artistes que tu as certainement en réserve, que tu découvriras encore ?
Tu ferrais alors une « somme » dans l’esprit encyclopédique dont la systématisation vertigineuse ferait de ce film un voyage dans une galerie de glace nous renvoyant nos images infinies et troubles, celles aux confins du rêve et de l’ivresse.