Connaissez-vous le Rif ? C'est une région aux reliefs très contrastés, qui s'étend au Nord du Maroc, entre Tanger et le fleuve Mou-louya à l'Est. Sous le protectorat français au début du 20e siècle, une partie du Rif est placée sous domination de l'Espagne. La façon dont les populations furent traitées par les Espagnoles est à l'origine de la rébellion contre l'occupant. Bien que forte de 60.000 hommes, l'armée espagnole est défaite et c'est la naissance de la République confédérée des Tribus du Rif en 1921 qui luttera vic-torieusement contre les troupes françaises du général Lyautey jusqu'à ce que, en 1925, Miguel Primo de Rivera, allié à un certain Philippe Pétain, n'impose l'autorité coloniale. L'histoire de la région est d'une grande complexité et lorsque le film commence, nous sommes en 1975 et ce sont les relents de la dictature franquiste qui alimentent les ressentiments entre la population autochtone et les espagnols émigrés, parmi lesquels la belle Carmen et son frère, exploitants d'une salle de cinéma dans un modeste village qui ne semble relié au monde que par les films qui n'attirent que les hommes (pas une spectatrice !) pour se pâmer devant de terribles productions bollywoodiennes. En particulier celles interprétées par Shashi Kapoor, sorte de Jean Gabin indien, et où se succèdent bagarres, vengeances, le triomphe de l'amour et des moments qui font jaillir des larmes chez tous ces messieurs, comme l'interprétation de la chanson Janitou par un enfant handicapé. Rare moment de cinéphilie à ne pas rater : <https://bit.ly/3QXxgIY>
Ce qui est savoureux dans ce cinéma ce sont les actualités qui in-forment sur l'évolution politique : Mohamed V, le Sahara Occidental, la marche verte, la mort de Franco,... Et le projectionniste, dans le but de faire enrager ses spectateurs, arrête le projecteur en plein sujet à la gloire du Maroc laissant la pellicule fondre comme pour anéantir ce qui les oppose. Le poids de la violence politique est ex-trêmement bien rendu et la percolation dans la société de ce mode de relations brutales est illustrée de mille façons dans le film, parfois très émouvantes. Les hommes entre eux, les hommes avec les
femmes, les relations intra-familiales, les gamins qui ne cessent de se chamailler,... Le personnage central du film, le préadoles-cent Amar, est un souffre-douleur typique. Il est orphelin de père, sa mère est contrainte de se remarier et elle quitte le village pour la Belgique, sans son fils laissé à la sauvegarde de son frère, un oncle brutal et alcoolique.
Tout le film est magnifiquement construit autour de ce micro-cosme qui vit dans une sorte d'étroitesse d'esprit parfaitement bien matérialisée par les lieux exigus dans lesquels se déroulent les actions, et par les portes fermées qui s'ouvrent parfois offrant un refuge, mais pas toujours. Après avoir dû se consoler du départ de sa mère, Amar noue une relation filiale avec la belle Carmen, convoitée par tous. La barrière des langues est bien utilisée pour matérialiser tout ce qu'il faut surmonter pour s'entendre, au propre et au figuré. L'arabe, l'espagnole, comme le rifain et le berbère, ces deux langues chamito-sémitiques et vous découvrirez peut-être qu'elles s'écrivent avec un alphabet propre et peu connu, le tifinagh mis en valeur sur l'affiche du film. Cette question linguistique est l'une des subtilités du film qui feraient pâlir d'envie les Néerlandais, les Flamands et les Wallons mais qui illustrent de façon sensible ce qui divise les groupes sociaux occupant le même espace et que l'on voit s'affronter sous les yeux attristés d'un jeune garçon qui aspire à tout autre chose, ce qu'incarne un moment Carmen, et qui se ma-térialise fugitivement dans la tendresse envers les chiens.
Sauf la comédienne qui interprète Carmen, Paulina Gálvez vue dans de nombreux films, e.a. L' Auberge espagnole, tous les autres interprètes sont nouveaux devant la caméra et c'est une parfaite réussite car ils arrivent à incarner la rudesse, l'agressivité ambiante avec une sincérité confondante. Le remarquable montage de France Duez contribue de façon déterminante à donner au film son rythme et sa force de conviction soutenue, à la fin, par la voix off du réalisateur à qui nous ne souhaitons pas dire Adiós mais A bientôt.