Une bombe à fragmentation !
C'est un film d'une intense et constante tension, admirablement réalisé, monté avec une virtuosité qui tourne un peu la tête mais, à mon modeste point de vue, il passe à côté des deux sujets im-portants qui concernent la mise au point de cette bombe qui sera lâchée sur Hiroshima et Nagasaki.
Nous suivons la carrière hyper personnalisée de ce physicien qui ne fut pas l'un des plus déterminant de la recherche théorique, mais qui a l'avantage d'en montrer toutes les complications préalables au programme militaire, puis au développement de celui-ci qu'il dirigea. Nous sommes aussi témoins des règlements de comptes liés à la proximité idéologique du héros avec les communistes des années 30 et l'émergence du Maccarthysme après la guerre. Ce récit biographique assez linéaire est sans cesse entrecoupé par des images subliminales sensées suggérer l'espace et la puissance des forces qui s'y développent mais aussi des séquences d'enquêtes qui furent menées après la fin des hostilités. L'objet de ces enquêtes étant d'examiner si l'accès aux secrets pouvaient être encore accordé à ce physicien qui était au cœur du processus de la bombe A et qui allait se développer pour mettre au point la bombe
H. Son habilitation de sécurité qui est en jeu.
Il n'est pas inutile pour apprécier le film, de rappeler la chronologie de cette affaire. Les recherches sur la fission et la fusion nu-cléaire se développent en Allemagne, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis dans les années 30. En août 1942, les Américains, conscients du potentiel d'une bombe nucléaire lancent le projet Manhattan. Hitler se suicide le 30 avril 1945, l'Allemagne capitule et c'est la victoire du 8 mai, sauf que les Japonais poursuivent la guerre dans le Pacifique. Le 16 juillet 1945 l'essai baptisé « Trinity » a lieu à Los Alamos. Puis les 6 et 9 août les deux bombes Little Boy et Fat Man sont larguées sur le Japon. Ce n'est qu'en 1949 que l'URSS aura « sa » bombe et que se met en place l'équilibre de la terreur, la guerre froide.
En 1954 une enquête met Oppenheimer sur des charbons ardents ; c'est l'enquête dans un petit bureau qui exprime déjà le mépris à l'égard de l'homme. L'autre enquête a lieu en 1959, c'est celle filmée en noir et blanc. Ces sauts dans la chronologie, à cause du montage, dynamisent mais compliquent considérablement la compréhension du film.
Un livre passionnant examinait déjà en 1958 tous les aspects de cette aventure prométhéenne : Plus clair que mille soleils de Ro-bert Jungk.
Et l'une des thèses du livre repose sur l'absence de justification des bombardements du Japon. L'Amiral Chester W. Nimitz, com-mandant en chef de la flotte du Pacifique affirma : « En fait, les Japonais avaient déjà cherché à engager des pourparlers de paix. La bombe atomique n'a joué aucun rôle décisif, d'un point de vue purement militaire, dans la défaite du Japon. » Cette grave ana-lyse historique aux conséquences innombrables et qui fait encore aujourd'hui ressentir ses effets, est bien documentée à cette @ dresse [:https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bat_sur_les_bom-](https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bat_sur_les_bom-)bardements_d%27Hiroshima_et_de_Nagasaki
Et je regrette que le film n'ait pas développé certains des enjeux que l'histoire éclaire maintenant. La question de l'usage de la bombe pour réduire le régime qui voulait exterminer les Juifs est évoquée, à juste raison, mais ce n'était pas le seul sujet de géopoli-tique contemporain de la carrière d'Oppenheimer et de ses brillants collègues.
L'autre aspect absent du film, à mon grand regret, est que la recherche nucléaire à l'approche de la guerre, certes, a été un moment charnière dans le partage des découvertes scientifiques que certains ont voulu entraver pour ne pas donner aux nazis les moyens de gagner la guerre. Pour la première fois se posait la grave question de savoir si l'on pouvait tout dire à tout le monde scientifique.
Mais la richesse du film, la beauté des images, la bande sonore absolument exceptionnelle, les acteurs et la reconstitution de l'époque font de ce film un moment fascinant pour regarder l'histoire de tout près et penser le monde avec une certaine distance, celle qui convient lorsque les paradigmes fondamentaux volent en éclat.