Lettre au co-réalisateur.
Cher Thierry,
Le film que tu as réalisé avec Madame Colette Braeckman m’a bouleversé. Et nous devrions l’être tous qui allons le voir. Qui devrions aller le voir, le revoir et partager la colère d’Hippocrate.
Ce qui bouleverse bien entendu c’est le destin de ces femmes et de l’homme, le docteur Mukwege, qui a entrepris de consacrer sa vie - au péril de sa vie même - à leur réhabilitation, à leur défense aux yeux d’un monde volontiers aveugle.
Mais c’est surtout le film qui bouleverse parce qu’il permet d’approcher, de mieux comprendre, de partager un peu ces destins fracassés.
Tu as fait preuve d’un tact irréprochable. Aucun voyeurisme. Et ce n’est qu’à la fin du film que cette image par laparoscopie, sur un écran Noir et Blanc est en quelque sorte le moment paroxystique où l’horreur prend forme de façon absolue, et pas dans tel cas singulier.
Nous touchons de l’œil le cœur même de l’horreur. Par un habile truchement qui nous épargne l’image charnelle, liée à une victime en particulier dont la pudeur serait une nouvelle fois offensée.
Beaucoup de choses m’ont touché dans votre beau film, et je l’avoue d’abord la beauté des images qui montrent un pays superbe que tu connais bien, que visiblement tu aimes.
Puis la très grande maîtrise de la contextualisation historique et politique. Il est indispensable - comme vous le faites Madame Braeckman et toi - de rappeler sans cesse ce que cette région vit, une sorte de drame permanent, d’une violence, d’une cruauté qui n’a rien à envier à Pol Pot, aux Jeunes Turcs ou aux SS. Ce sont des sœurs en souffrances de ces cambodgiennes, araméennes, juives et de tant d’autres, qui sont replacées ainsi avec pertinence dans un processus que l’on ne peut expliquer ou limiter à des circonstances particulières.
L’explication politique est terrible ! C’est le pilage et le silence des Nations.
Le film décrit très bien, sur la durée, le difficile chemin de la guérison. Médicale, psychologique, sociale. Ne dit-on pas « reconstruire un corps » ?
Et il y a la dimension « religieuse ». Les scènes de prières sont épouvantables. Quelle emprise ont ces croyances incroyables, ces rituels d’une insondable crédulité.
A côté de cela, que peut-on reprocher aux sorciers qui magnifient le sang d’une vierge alors qu’à communion c’est le sang du Christ qui est bu ?
Et ce Médecin admirable qui participe - avec conviction semble-t-il - aux prières les plus avilissantes, c’est stupéfiant.
Alors la musique, la danse, viennent donner une dimension chaleureuse à ces moments d’abandon, de soumission de soi-même.
Ces séances de récits des drames par celles qui les ont subis, filmées pudiquement de dos, sont d’une terrible densité, les larmes en viennent aux yeux.
L’utilisation de la Passion de JS Bach, discrètement montée par-mi les chants et les musiques traditionnelles, donne un sentiment d’universalité, une profondeur abyssale à la douleur qui est évoquée dans ce film avec tant de talent et de vigueur, avec une élégance qui condamne à jamais ceux qui ont été les abuseurs. Et qui honore les victimes et le docteur Mukwege qui, avec son équipe, les couvre de bienfaits réparateurs.
Les scènes de tribunaux montrent qu’au moins une tentative existe pour inverser le rapport de force social. Travail d’une grande digni-té que ce film soutient d’une manière magistrale.
Il faudrait parler longtemps encore de cette colère d’Hippocrate
mais le mieux, sans doute, serait de le revoir, et de le revoir encore.
Le propos en est très complet, complexe donc, et ne saurait se réduire à quelques idées simples, à une indignation compassion-nelle bien venue mais tellement insuffisante.
Vous avez admirablement montré l’ampleur de la tâche qui consiste à réparer ces Femmes.
Merci et bravo.