Le portrait d'un prédateur. Il en est d'autre : Grâce à dieu (631) Les Chatouilles (587) Spotlight (214). Celui-ci, il faut consentir à le voir malgré l'indicible souffrance qui nous est montrée, subie par une très jeune fille, exceptionnellement talentueuse dans ce rôle écrasant.
Le récit est à la fois celui immonde d'un prédateur pervers, mais aussi celui de son microcosme d'intellectuels qui encensent cet auteur singulier qui nous est dépeint dans sa période de gloire (les années 80). A vomir. Et c'est pour cela que ce film doit être vu quel qu'effort que cela nécessite : nous ne pouvons plus tolérer que des très jeunes, filles ou garçons, soient consommés comme des objets et détruits par des prédateurs, au vu et au su de toute la société qui détourne le regard en sachant que le tourisme sexuel n'est qu'un des versant de cette perversion mortifère. En 1985, la génération d'adultes issus de mai '68 considérait parfois que les enfants aussi avaient droit à leur autonomie, qu'ils pouvaient se livrer à des expériences avec des adultes initiateurs, gourous et autres malades mentaux qui ne distinguaient plus l'enfance comme une période de la vie à préserver.
Gabriel Matzneff était un auteur en vue, il est ici nommément incarné par un Jean-Paul Rouve saisissant (et courageux !) qui s'en prend avec une perversité minutieusement décrite, à la jeune Kim Higelin, petite fille de Jacques qui assume-là un rôle écrasant après plusieurs prestations de courts-métrages et de séries télé. Elle a 23 ans mais est parfaitement crédible en ado de 14 ans confron-tée à un prince des lettres dont elle tombe follement amoureuse. Sa mère n'arrivera pas à enrayer cette relation. Ce drame est bien évoqué dans le récit.
Matzneff, orthodoxe puis chrétien pratiquant, ami de Montherlant et d'Hergé a publié une cinquantaine de livres (je n'en ai pas lu un
seul) qui lui valurent plusieurs prix (Académie, Renaudot,...) C'est la publication de son journal intime écrit à partir de 1976 qui aurait dû le faire jeter en prison. Il n'en fut rien, soutenu qu'il était par une certaine intelligentsia : Pol Vandromme, Jean d'Ormesson, Philippe Sollers, Philippe Tesson, Jacques Chancel, Franz-Olivier Gies-bert, Frédéric Beigbeder et 6 fois invité à Apostrophes de Bernard Pivot\... En 1995 il est fait officier des Arts et des Lettres.
Pour un pédéraste, un « philopède » qui revendique la joie d'initier au plaisir les jeunes enfants, on n'en demandait pas tant. Vanessa Springora, directrice des éditions Julliard publie, fin 2019 le récit qui a inspiré le film. C'est en janvier 2020 que la justice s'empare du dossier à la demande d'une association. Cette demande sera reje-tée pour une erreur de procédure en mai 2021 !
Certes le film n'entre pas dans tous les détails complexes de cette période durant laquelle un prédateur notoire pouvait fréquenter intellectuels et politiques co-coupables à nos yeux enfin ouverts, aujourd'hui. Et ce film contribuera de façon salutaire à cette avan-cée des consciences qui en ont encore bien besoin sans doute. Il ne faut pas regarder seulement sous les soutannes.
C'est le deuxième film de cette réalisatrice et elle montre ici une grande maîtrise de la direction d'acteur, bien entendu, mais aussi de la structure narrative et du regard « tremblant » sans cesse ému qu'elle porte par les images filmées. Et les scènes insoutenables sont vues par une femme, et je crois que l'on doit la retenue, la pudeur et le soin des cadrages qui refusent le voyeurisme à cette sen-sibilité, cette solidarité qui atténue un peu l'épouvante. Vous aurez au moins un sourire en voyant que le seul sexe montré est celui de l'homme, du prédateur.