Moi, Capitaine, tel est le sens de ce cri poussé durant les derniers moments d'un film qui sera inoubliable, d'une rare densité et d'une puissante émotion. Il raconte l'exil de Sénégalais par voie de terre. Nous avions admiré déjà d'autres films sur la situation des Sénégalais qui, au péril de leur vie, entreprennent cette folle aventure d'aller chercher au Nord de quoi faire vivre les leurs restés au pays. La Pirogue ou Atlantique (739) et dans une moindre mesure Engel (541) ou Banel & Adama (1277) attestent, parmi d'autres, de la vigueur du cinéma inspiré par ce pays.
De ce réalisateur italien, nous avions admiré déjà Dogman (528) et un autre film, Gomorra l'avait placé parmi les auteurs qui s'attaquent à des sujets éprouvants, comme ici. Mais tellement nécessaires, traités déjà par un autre italien dans Fuocoammare (303) ou dans des films qui parlent des réfugiés, dans Welcome à Calais par exemple, ou America, America de Elia Kazan, Exodus de Otto Preminger qui tous, témoignent qu'hélas peu à changer pour les populations prêtes à entreprendre le périlleux chemin de l'exile, avancer jusqu'à l'épuisement comme ces déportés qui, en 1944 furent contraints aux Marches de la mort allant vers un destin tragique. Seules, ici, quelques images oniriques feront planer les cœurs et les corps dans d'illusoires et brefs moments de bonheur retrouvés.
Le récit linéaire est celui de deux cousins, adolescents, qui économisent en secret de quoi quitter leur pays, à l'insu de leur famille, et en particulier d'une mère veuve. Leurs déboires seront aussi divers qu'éprouvants, physiquement bien entendu, mais moralement aussi car ces jeunes pleins d'idéaux vont connaître ce moment où les liens entre humains ne résistent plus à l'épreuve, car la (sur) vie même, ce bien ultime, ne peut plus être protégé par de simples gestes de fraternité. Nous voyons comment l'inhumanité et la perte d'identité s'installent petit à petit, comme une peste.
C'est un road movie alternant de somptueux paysages inaccessibles, lunaires, et des moments filmés de près, d'une intense émotion, montrant la pire des misères pour nous en faire partager l'insoutenable douleur. Durant tout le récit, la perception du risque, du danger et de la détermination inflexible est maintenue au plus haut degré, ce qui rend le film haletant. Le double « narratif », celui de la souffrance des damnés de la terre et celui de l'incapacité « politique » à proposer des pistes de solution à un problème qui touche par ricochet tous les citoyens du monde, modifie profondément notre perception du vivre ensemble, vers le pire comme vers le meilleur. Notre héros sera, contre son gré, le nocher Charon responsable de la barque menant aux enfers. Et son récit est une clameur qu'il faut entendre.