Ce terme étrange désignait une jeune chèvre ayant passé un premier hiver. La mythologie s'en est emparé pour nommer un être monstrueux et malfaisant, crachant du feu, généralement féminin, assemblage du corps de lion et d'une chèvre, avec une queue de serpent. De nombreuses versions seront déclinées, toutes ayant un corps composite, incarnant en quelque sorte des rêves impos-sibles, ce qui a donné l'usage commun de ce mot pour désigner une utopie.
Déjà les Étrusques avaient intégré cet animal dans des peintures murales, puis il fut matérialisé dans des pièces de monnaie, des sculptures. Ce n'est pas la seule chose qui nous relie, dans le film, à l'art antique. D'autres objets seront mis en valeur, un lécythe qui désigne un vase au col long et étroit, avec une anse et un pied, destiné à contenir de l'huile, des parfums ou du vin. Ou le kylix qui est un vase peu profond, utilisé pour déguster du vin. L'askos est un vase à versoir latéral muni d'une anse de panier. Si je mentionne ces élé-ments, c'est parce qu'ils sont tous des objets matérialisant le vide, une cavité et ils constituent, parmi d'autres, les trésors convoités par des « tombaroli » ; un tombarolo désignant un pilleur de tombe étrusque.
Et c'est l'un d'entre eux que nous allons suivre dans ses méfaits et sa quête, durant le film. La réalisatrice nous avait fasciné déjà avec Lazzaro Felice (560) un film compliqué comme celui-ci, au scénario difficile à décoder, un conte onirique mais inscrit dans une réali-té, celle d'un fait divers : une marquise italienne ne dit pas à ses métayers que ce statut quasi d'esclave a été aboli. Ce style de cinéma est cousin de celui de Pasolini, de Fellini par exemple, vous le découvrirez avec amusement, dans les scènes souterraines en particulier.
Le personnage central de La Chimera, un Anglais, a un don particulier, il est sourcier ! Avec une branche en forme d'Y, il localise les creux souterrains, les lieux contenant de l'eau.
La région que nous découvrons dans les années 90 est délaissée et une bande d'habitants, haute en couleurs, fouille illégalement des lieux improbables pour y découvrir des objets qui seront re-vendus à des négociants d'œuvres d'art sans scrupule. C'est aussi l'un des aspects du film qui nous relie à cette réalité vécue dans un village étonnant. Le sort réservé à une statue illustrera bien, méta-phoriquement, ce regard sur l'art antique et son exploitation. Cette recherche matérielle est menée parallèlement à celle d'un amour évanoui. Les lieux, des personnages improbables, des airs d'opéra vont marquer ce parcours introspectif qui, aussi « fouillé » soit-il, n'est est pas moins difficile à suivre.
Un film tourné sur pellicule argentique, autre signe « du passé », et dont la structure du scénario est exigeante. Il s'admire comme certains objets de l'antiquité qui nécessitent que le regard soit « pé-nétrant » et très affuté comme le furent les instruments de fouille utilisés pour les ramener au jour.