La Honte !
C'est le sentiment qui envahit inéluctablement le spectateur de ce film à voir absolument comme tous ceux qui traitent de cette douloureuse question de l'exil. La honte est inévitable au vu du sort auquel sont confrontés les migrants, quelles que soient leurs origines, lorsqu'ils abordent l'Union Européenne, que ce soit en Espagne, en Italie, en Grèce, à Malte ou ici en Pologne, à la frontière avec la Biélorussie. Cette dictature est enclavée entre la Russie à l'Est, la Lituanie et la Lettonie au Nord, l'Ukraine au Sud et la Pologne à l'Ouest. On y arrive en avion, à Minsk, plein de rêves, comme ici ceux d'une famille syrienne attendue à Oslo, ou ceux d'une intellectuelle afghane fuyant la terreur.
La zone frontière avec l'Union européenne est essentiellement de forêts primaires et marécageuses, dont la canopée est survolée dans le premier plan du film, le seul partiellement en couleur. Car sous la voûte verdoyante nous découvrirons une réalité terrible, celle d'une population qui se cache pour échapper aux garde-frontières biélorusses qui, moyennant quelques pourboires, les poussent comme du bétail sous les barbelés, vers la Pologne, en les humiliant comme personne ne le ferait avec des animaux. Et la police polonaise qui ensuite les refoule violemment, par les mêmes chemins forestiers vers ces barbelés, dérisoires limites entre espoir et désespoir.
Le choix d'une image noire et blanche me semble particulièrement pertinent qui exprime un manichéisme entre la vie espérée et la mort redoutée, comme ces images qui nous disent la Shoah, le Vietnam et l'Algérie en guerre, tant d'autres drames restés dans nos mémoires grâce au talent et souvent au courage de celles et ceux qui en témoignent comme cette réalisatrice polonaise qui s'était fait connaître déjà par une longue carrière internationale.
Ce film-ci est un tel plaidoyer qu'il a soulevé les pires colères du pouvoir polonais battu depuis aux élections, et sur les réseaux sociaux qui véhiculaient accusations absurdes et antisémitismes ordinaires.
Le film est séquencé en chapitre qui soulignent pour chacun d'eux le « groupe », population, activistes, soldats et forces de l'ordre, qui seront l'objet particulier chaque fois de l'attention du récit qui a l'apparence d'un reportage, mais qui est une fiction très contrôlée. L'histoire est datée d'octobre 2021 et se terminera aux premiers jours de la guerre en Ukraine qui verra soudain affluer 6 millions de migrants. Comme quoi, si l'on en a la volonté politique, il y a une large marge pour l'aide aux populations à accueillir, car par leur travail, elles deviendront plus une solution à nos problèmes actuels qu'un obstacle.
Les questions les plus élémentaires pour ces réfugiés qui sont traqués prennent une dimension tragique : la soif, la faim, la plante des pieds meurtris, les vêtements imprégnés d'eau, des femmes enceintes échographiées à même le sol marécageux, et le rançonnage misérable de la moindre chose... Tout cela est filmé avec une exceptionnelle maîtrise des positions de caméra, du choix des focales, de proximité ou de distance avec le sujet, et une richesse sonore à laquelle Frédéric Vercheval, compositeur belge de musique de film, apporte tout son talent.
Il faut voir et partager cette « infra-vie », une existence de migrants politiques et économiques résistant aux violences structurelles et idéologiques. Notre responsabilité est entière vis-à-vis de ces damnés de la terre. N'avions-nous pas pu accueillir les flamands qui ont fait la richesse industrielle wallonne, les réfugiés du franquisme, les italiens qui ont extrait le charbon, les nord-africains qui sont assimilés jusque dans nos universités et nos hémicycles, les noirs africains qui se dévouent comme nuls autres dans nos institutions de soins et ailleurs.
Frontex est une des structures de l'U.E. gouffre financier qui n'obtient aucun résultat en dépensant une énergie et des moyens colossaux pour essayer d'enrayer l'arrivée d'une population ne représentant pas même un millième de celle de l'Europe. Son ancien directeur a rejoint le Front national pour les élections européenne de 2024.
Nous devons assumer les conséquences de la situation dans laquelle nous avons laissé nos colonies, les pays dévastés par les interventions militaires, américaines, françaises, russes, israéliennes ou talibanes...
Et j'ai ressenti comme un honneur que la Communauté Wallonie Bruxelles et le tax shelter aient pris part au financement de ce film qui remercie dans son générique la Commission de sélection du cinéma et nommément Emmanuel Roland et Jeanne Brunfaut.
Un livre pour prolonger ces questions : L'Exil, toujours recommencé, Chronique de la frontière (Seuil) de Anne-Claire Defossez et Didier Fassin
Fabrice Leggeri, haut fonctionnaire français de 55 ans, a assumé de 2015 à 2022 la direction de Frontex, avant d'en démissionner. Ce monsieur est inscrit (en 3e place) sur la liste RN de Marine Le Pen aux européennes de juin...
«Mon objectif est de mettre mon expérience et mon expertise au service des Français. Ayant dirigé Frontex près de sept ans et travaillé pour l'État pendant environ trente ans, notamment dans les domaines de la sécurité et de la gestion de l'immigration, cette décision est très cohérente», dit-il.
« Les élections européennes du 9 juin représentent une opportunité unique de remettre la France et l'Europe sur le droit chemin ».