Carte blanche rédigée au moment de la polémique provoquée par le choix du sujet.
Monsieur Joachim Lafosse est un cinéaste dont le talent et le tempérament ne sont plus à démontrer.
Nue Propriété (003) et Elève Libre sont des films traitant de sujets universels : les tensions familiales, l’éducation (homo)sexuelle d’un adolescent par des adultes qui, sans être prêtres, abusent d’un jeune. L’écriture, la narration, la maitrise du langage cinématographique du réalisateur donnent à ces films une force qui nous touche tous, sans nous blesser.
Vouloir aborder ensuite le sujet que l’on sait, pose de graves questions. Le scénario de ce projet, je l’ai lu.
Certes à un stade qui aura, depuis, évolué, mais qui attestait déjà d’un regard singulier, d’un point de vue, de l’appropriation d’une histoire qui allait devenir l’histoire de l’auteur et plus de ceux qui
« l’inspirent très librement ».
Ce projet fut refusé lors de sa première présentation pour l’obtention de subsides de la Communauté française. Je n’ai pas à dévoiler ici les secrets de la délibération mais personnellement j’ai fait valoir alors que ce projet « soulève de nombreuses et difficiles questions ».
Comme il est parfaitement normal, ce dossier a été représenté lors d’une séance suivante de la Commission de sélection des films à la Communauté française et la seconde délibération fut positive : le film se fera avec une aide publique.
Trois questions se posent dès lors de façon complexe et qui concernent chacun, cinéastes, artistes, politiques, simples citoyens.
- La création artistique ne peut connaître aucune entrave, aucune pression, aucun conformisme, car la création n’aurait pas de sens sans la liberté absolue des créateurs qui, seuls, assument en définitive la paternité de leurs œuvres, et parfois très durement.
A l’instar de la liberté, pour la création, se soumettre, c’est cesser d’être.
- Les pouvoirs publics se doivent de soutenir de façon déterminée les auteurs, les créateurs, les artistes qui, sans ce soutien, seraient réduits au silence. Et la Commission de sélection dans laquelle j’ai eu le privilège de travailler six années durant n’a jamais émis le moindre avis inspiré par le « politiquement correct ». Ses membres, son président, Madame la Ministre Fadila Laanan, peuvent exprimer une légitime fierté à cet égard. Le droit à la critique, le droit à la caricature, le droit à l’inconvenance sont bien défendus et ils doivent l’être sans faille, le Christ en serait-il cloué sur une croix gammée, le Prophète coiffé d’une bombe.
- Mais il est une troisième préoccupation que nous devons tous garder à l’esprit : le respect de la vie privée qui, comme celui de la propriété privée, ne peut être transgressé sauf à remettre en cause les fondements même de notre vie sociale : le respect de chacun, dans ses différences, ses particularités et sa dignité.
S’emparer d’une histoire singulière, dont à cause de cela, les protagonistes seront toujours reconnaissables, pose un immense problème de responsabilité, à l’égal de celui de la liberté artistique et de la défense des droits des créateurs.
Ce problème est simple à exprimer : peut-on faire souffrir quelqu’un pour faire un film ?
Et singulièrement les personnes tragiquement éprouvées par ce qui inspire ce film même ?
Ne parlons pas des bourreaux de toutes les guerres, des grands personnages de l’histoire, des figures médiatiques en permanent contact avec le public, ni des tragédies collectives.
Pensons aux anonymes, à celles et ceux que seule la folie humaine a jeté en pâture aux feux de la rampe. Les gens meurtris sont propriétaires de leur histoire, de leur image, de leurs souffrances. Qui peut s’en emparer ? Qui peut s’en servir comme s’il s’agissait d’une histoire sans chair, sans plaies, sans douleurs, sans deuils ?
Dans les génériques de certains films, les producteurs mentionnent fièrement, et à juste raison, que « aucun animal n’a été maltraité pour les besoins du tournage ». Puisse-t-il en être de même pour les humains dont l’histoire est utilisée sans leur consentement.
Tant de destins nourrissent tant de récits, le plus souvent pour nous interpeler, nous édifier. Peut-on l’être, au prix de la douleur renouvelée, entretenue, de ceux qui ont incarnés ces destins, et qui aspirent à l’oubli ?
Un autre grand cinéaste belge s’est emparé du destin des « illégaux » dans un film à découvrir bientôt et qui a inspiré à Madame Fabienne Bradfer ce commentaire louangeur : « A force de ne pas respecter les autres, on ne se respecte plus ».
Que ces Autres soient des migrants économiques ou des victimes d’atroces drames privés, ils méritent tous le même respect.
La beauté d’une œuvre, sa force doivent s’appuyer sur la sagesse qu’inspire le respect pour l’autre.
Pensons-y.