Ce film se déroule dans des paysages d'une sauvage beauté, ceux de la Terre de Feu. Il s'agit d'un archipel de milliers d'îles à l'extrême sud de l'Amérique latine, séparées du continent et de la Patagonie par le détroit de Magellan Au sud, c'est le célèbre cap Horn, passage obligatoire entre les océans atlantique et pacifique, le canal de Panama n'ayant été percé qu'en 1914. L'Argentine et le Chili sont les deux états détenteurs de cet archipel occupé depuis 12 000 ans par deux populations, l'une de pêcheurs, l'autre, les Selknams, des chasseurs-cueilleurs. Les feux qu'ils allumaient sont à l'origine du nom de cette terre, imaginé par Fernand de Magellan et officialisé par Charles Quint. La ville argentine la plus australe est Ushuaïa, éponyme de la célèbre émission de télévision. L'histoire du film se déroule 4 siècles plus tard, à partir de 1901, à une époque où l'ivresse des chercheurs d'or et l'ambition des éleveurs d'ovins allaient pratiquement anéantir la population locale, malgré la présence d'une communauté religieuse qui, croyant bien faire, contribua à leur déclin. Ce n'est qu'en 1995 que les Argentins reconnurent les Selknam comme « peuple vivant ». Le recensement argentin de 2010 compte 2 761 personnes, celui des Chiliens en 2017 compte lui 1 144 personnes de cette ethnie.
A partir de 1880, les colons organisent des fermes d'élevage de moutons. Le film débute lorsque sont placées d'envahissantes clôtures sous la surveillance de contre-maîtres d'une rare brutalité. La population réduite par la violence et l'alcool ne comptait en 1905 guère plus de 500 individus, alors qu'ils étaient sans doute plus de 4 000, 25 ans plus tôt.
C'est l'histoire de ce peuple martyr qui nous est dévoilée dans un récit hommage souvent très poignant, inspiré et documenté par une enquête en vue d'un procès qui n'eut jamais lieu.
Le propriétaire chilien est un personnage historique, José Menendez, ainsi que son homme de main, le lieutenant Alexander MacLennan qui formera, avec un mercenaire américain et un jeune métis chilien, le trio dont nous suivrons la mission vers l'océan Atlantique. Le trio va en découdre avec une bande d'Argentins dont les comportements violents restituent sans doute l'ambiance de l'époque.
Le parti pris photographique est très fort qui consiste à ne pas compenser la lumière, qu'elle provienne du soleil ou d'une source intérieure, ce qui donne à l'image un contraste très élevé entre les zones éclairées et celles qui ne le sont pas. Les visages sont ainsi très impressionnants, les paysages aux ombres très marquées contribuent à donner à l'ambiance générale une rudesse accentuée encore par la polarisation de la lumière que je crois due à l'usage de filtres permettant cet effet.
Ce premier film de ce réalisateur chilien nous illustre la façon dont l'histoire d'un peuple invisibilisé peut être récupérée quelques années plus tard notamment par des photos (que l'on peut consulter sur cette population) et par le cinéma balbutiant de l'époque qui nous montre, durant le générique de fin, les personnages réincarnés dans le film. Et vous verrez que c'est déjà une femme qui refuse de se soumettre à cette mascarade.
La fin du film, 7 ans plus tard, montre l'opulence de Menendez et la tentative de construction d'un récit mensonger sur cette tragédie humaine qui nous est révélée, parfois de façon un peu maladroite, mais avec une émouvante sincérité.
Il nous rappelle que « l'or blanc », la laine des moutons qui contribua à la richesse de l'Angleterre, de Roubaix et de tant d'autres lieux, a été produit au prix d'un génocide, que l'on appelait alors un massacre. C'est la mort de tout un peuple que ce film nous conte dans un style proche des grands westerns dont il s'est approprié les codes.