Le passage, la traversée, n'est pas d'Istanbul, elle est de nous même, comme si ce film nous présentait l'autre côté d'un miroir que nous enjamberions avec confiance à la façon d'Alice ou à la manière de Cocteau pour découvrir un autre monde.
Certes les découvertes ne sont pas d'une grande poésie, ce n'est pas un univers merveilleux qui nous est proposé, mais une fois encore l'écran nous amène là où nous n'irions jamais, à la découverte des souffrances humaines dans une ville qui n'en fait pas grand cas. Crossing est-il un mot faisant allusion à cross-gender ?
Le subterfuge narratif est intéressant qui débute dans une famille dont le pater familias incarne brièvement mais puissamment tout ce que l'on déteste dans le masculinisme bas de plafond. Son demi-frère va le fuir pour accompagner une dame étrange en route vers Istanbul. S'y rendre est compliqué car le départ se fait de Géorgie, pays enclavé entre la Fédération de Russie et la Turquie, avec comme frontières « naturelles » le Caucase et une vaste côte sur la mer Noire.
Pourquoi cette dame est-elle déterminée à braver tant de difficultés ? Pour accomplir le serment fait à sa sœur défunte et qui concerne la fille de celle-ci. La tante part donc sans aucun repère, ce qui fera la richesse du film, accompagnée de ce tout jeune homme qui invente un mensonge pour créer ce tandem que nous suivrons durant le film.
Il est impossible de dire que les acteurs jouent bien ; ils sont tout simplement « vrais » ce qui donne à leurs personnages une profonde émotion et une authenticité d'une rare sincérité.
La caméra tenue à la main ajoute cette inconsciente vibration à l'image qui nous transmet l'espèce de fébrilité qui accompagne cette descente aux enfers dont nul ne sait si Eurydice sortira vivante.
Avoir choisi des personnages bulgares et les confronter à une langue qu'ils ne connaissent pas, à une incompréhension permanente, à une ville inextricable, est évidemment métaphorique par rapport à ce qui différencie le destin de cette nièce, sa particularité, le milieu dans lequel se déroulent les recherches et la détresse humaine vécue dans cet univers que vous découvrirez.
Le réalisateur est né et vit en Suède, issu de parents géorgiens avec lesquels la langue et la culture de ce pays ont été entretenues. Son précédent film parlait d'un sujet très mal accepté en Géorgie, comme celui de ce film-ci, ce qui vaudra à ces productions d'être à la fois révélatrices des obscurantismes religieux et des efforts à accomplir encore pour que toutes les personnes soient égales en droits et en dignité.