Cher Christoph,
Le film que tu as réalisé est magnifique et très impressionnant. Comment le commenter sans hiérarchiser les aspects dont je voudrais te parler ? Alors, allons à l’essentiel, selon moi : la souffrance terrible qui passe de génération en génération et dont (enfin ?) quelqu’un a pris la responsabilité de parler face au monde.
Étant comme toi fils d’un couple ayant eu sa jeunesse ravagée par la guerre, je peux imaginer les non-dits, les zones laissées dans l’ombre, les hontes et les remords. Même si mes parents ont été
« du bon côté ».
Mais plus fondamentalement sans doute deux choses communes à ces deux côtés : les idéaux illusoires, réduits en cendre d’une part, la mort absurde et aveugle d’autre part.
Saura-t-on jamais ce que ces deux choses ont pu laisser dans les esprits de la génération qui nous précède ? Nous n’avons plus vécu ce risque immanent de la mort venant du ciel, des armes, du zyklon ou de la décapitation.
Pas plus que les remords, les chagrins, les hontes, les révoltes sans doute, innommables, incommunicables et « que le silence habille ».
Toi, tu as essayé de donner la parole à ces gens, à cette souffrance indicible, et tu l’as fait avec tact, beaucoup de respect, sans manichéisme, en écoutant ceux qui, aujourd’hui, peuvent en témoigner encore, en regardant les images qui furent celles de l’époque où l’incertitude régnait sur le destin à venir de ceux qui allaient s’affronter.
Tu as très simplement montré que les traités internationaux qui attribuent les cantons « rédimés », rendus donc - mais à qui et pourquoi ? - portent en eux des déchirements qui ne sont pas seulement ceux des cartes de géographie, mais aussi celui du cœur et de la conscience d’hommes et de femmes ordinaires.
Comment leur reprocher, de notre confortable point de vue de nantis ayant vécu une histoire sans conflit, les choix qu’ils ont fait lorsque leur histoire ne permettait pas encore de voir clair dans les enjeux et les drames qui se préparaient. Alors que les marchés de Noël se déroulaient derrière une frontière artificielle. Le bouleversant témoignage de cette Dame vivant en Israël montre combien l’ignorance était alors le lot commun de tous, futurs soldats du Reich, comme futures victimes des Nazis.
Il m’a semblé que ton film exprime de façon très nuancée, très digne, les positions des uns et des autres, sans jamais faire référence à des doctrines, des opinions politiques « construites » après coup. Tu as essayé de retrouver l’incertitude de ceux qui avaient à se déterminer au jour le jour dans une histoire qui s’écrivait sans référence, mais que aujourd’hui l’on caricature tant elle fût monstrueuse.
Ce travail a dû t’être très douloureux car il prenait racine dans ta propre filiation. Il en est plus admirable encore. Tu as trouvé, je pense, la juste distance entre la réflexion et l’émotion contenue, entre l’information et la subjectivité d’un regard qui ne s’est pas amputé de ce sentiment que crée justement la filiation. Sans doute peut-on voir là l’origine du recours aux animations. Elles appartiennent à l’imagerie de l’enfance. Mais elles en montrent admirablement l’effroi.
Cette porte ornée de ballon qui se referme cruellement sur le fils de Boche, cette bagarre dans la cour de récréation où ce fils d’Allemand se fait rosser, ce curé nu qui va au supplice, ce char qui tente d’enterrer vivant cet adolescent au casque trop grand pour lui, tant d’images impossibles qui sortent du rêve, du cauchemar de ceux qui les connaissent par le seul récit mais qui veulent en communiquer le sens, pas seulement au travers des mots.
Tout cela est admirablement fait. Le style même des dessins, l’éclairage donné aux images, leur rythme très simple contribuent à les intégrer dans ce que tu as assemblé avec talent : des photos, des films de famille, des archives, des tournages d’aujourd’hui.
Le tout m’a semblé tellement homogène, grâce sans doute à la tension que tu crées dès le début par l’image du rejet d’un enfant par d’autres.
Toi et ceux à qui tu vas te résoudre à t’adresser, avec humilité et modestie. Et comme chacun prend naturellement parti pour l’enfant rejeté, tu mets dès le début le spectateur en position d’écoute, de réflexion sur ce qui restera, je le pense, le drame centrale de notre époque, en Europe.
Je laisse aux Libanais, aux Hutus et Tutsis, aux Syriens, Palestiniens et autres Afghans le soin d’écrire les scénarios expiatoires des horreurs qu’ils ont vécues, et parfois auxquelles ils ont contribué.
C’est de cette contribution que tu as osé parler et c’est magnifique.
Une chose encore, c’est la qualité de la bande sonore, admirablement équilibrée entre cette voix du narrateur « qui assume » sa place centrale et les musiques souvent bouleversantes qui ajoutent au récit cette universalité, rappel nécessaire si besoin était que l’art n’a pas de frontière, que les hommes sont sensibles aux mêmes tristesses quelles que soient les langues qu’ils parlent. Mais pas seulement aux tristesses.
Permets-moi d’exprimer un double souhait : que ce travail t’ait libéré d’un grand poids, et qu’il t’ouvre de nouvelles opportunités professionnelles, car tu t’en es montré particulièrement digne.
Amitiés.