Ce film vous convie brutalement à un buffet de concours pour gastronomes de la cinéphilie qui propose abondamment tout ce que le cinéma peut offrir pour construire un récit très émouvant, très intéressant, que les longueurs n'arrivent pas à rendre médiocre. Et pourtant il y a de nombreuses scènes de dialogues explicatifs, des déambulations, comme à Carrare par exemple,qui laissent de marbre.
Le film commence par une séquence de bravoure, sorte d'hommage à Le Fils de Saul (175) durant laquelle, en gros plan, l'on assiste à l'extraction d'un prisonnier des camps de la mort, sonorisée avec le sens exemplaire de la suggestion que permet une bande sonore.
Un homme part pour l'Amérique lorsque le regroupement familial n'était pas entravé comme il l'est aujourd'hui. Il rejoint un cousin qui lui propose du travail, ce qui le mettra en contact avec la famille van Buren avec laquelle il entreprendra un projet pharaonique. Puis son épouse restée quelques années en Europe parvient enfin, avec sa nièce, à rejoindre son mari tant aimé. Mais ces êtres ont été brisés par la guerre qui en Hongrie a été particulièrement cruelle pour les Juifs.
L'histoire qui nous est contée de ce couple fictif est un peu celle de leur résilience. La communauté juive, la nièce aussi, seront quelques amers de ce parcours traumatique au moment où la création de l'État d'Israël fait naître des espoirs qui motivent à l'Alya vers ce pays émergeant.
Mais les relations entre cet architecte imaginaire et son mécène tout aussi fictif, seront rapidement entachées de perversités de tous ordres. Une illustration subtile de leurs différences est soulignée par le traitement cinématographique des repas : élégants, fastueux chez le riche industriel, étriqués dans un modeste logement qui réunit à l'étroit les commensaux autour d'une table de bois, filmé en un seul plan fixe immobile chez l'architecte.
Le brutalisme définit, d'une façon assez sommaire, un style, un mouvement architectural qui à partir des années 50, a postulé que la matière « brute » (le béton essentiellement) suffisait à créer des espaces quelle qu'en soit la fonction. Après l'Art nouveau et l'Art déco, ce film contribuera sans doute à faire reconsidérer des bâtiments parfois dédaignés comme des œuvres marquantes : e.a. le Crédit communal boulevard Pachéco, CBR chaussée de La Hulpe à Bruxelles (un petit coup de chapeau à mon oncle Daniel qui en fut l'un des architectes...). De grands noms de l'architecture comme Le Corbusier ou Corbiau illustrent cette école, ou encore l'œuvre en hommage à la frite nationale, sculpture de Jacques Moeschal à l'entrée Nord de Bruxelles ou celle qu'il a conçue pour célébrer l'amitié entre deux pays, à la frontière entre la Belgique et la France sur l'autoroute, ou une autre, en métal, à la porte de Namur à Bruxelles.
Pour ce film, c'est l'architecte hongrois Marcel Lajos Breuer influencé par le Bauhaus qui a inspiré le héros (voyez par exemple sa chaise Wassily, prénom de Kandinsky, ou le siège de l'Unesco à Paris) Une autre inspiration est la carrière de Ernô Goldfinger (éponyme du personnage de 007) constructeur e.a. de très hautes tours à Londres.
Adrien Brody, l'acteur qui incarne cet architecte fictif est très impressionnant et tout le monde se souvient de son personnage dans Le Pianiste à l'époque où l'on pouvait voir les films de Polanski sans se cacher. L'acteur a une carrière considérable et ici il me semble à un sommet, douloureux mais époustouflant.
Le réalisateur a pu tourner sur une pellicule argentique en VistaVision ce qui donne à l'image l'ampleur qu'elle nécessite particulièrement pour créer cette ambiguïté du bâtiment que l'on voit construire et qui tient autant d'un édifice religieux que carcéral.
Le réalisateur a essentiellement une carrière de comédien et il m'a semblé qu'il obtenait des performances très abouties de ses acteurs. Il faut aussi souligner la qualité et la richesse de la bande sonore, tant les musiques que les ambiances et les effets.
Ce film tourné en Hongrie marquera de façon durable la puissance narrative et évocatrice que peut avoir une œuvre forte et originale au cinéma.