Francis de Laveleye
Lettre à Pauline Etienne, comédienne du rôle titulaire.
Inutile de te dire que j’ai vu La Religieuse dès les premiers jours, Chère Pauline.
Très beau film qui m’a beaucoup plu.
D’abord parce qu’il offre un spectacle superbe de beauté.
La photo de Yves Cape (encore un ancien avec qui j’ai travaillé) m’a semblé très belle. Les effets de bougies, la finesse des ambiances, l’unité glaciale de l’atmosphère recréée m’ont beaucoup impressionné.
Puis il y a les costumes magnifiques, d’une grand élégance, les décors superbes, tant les extérieurs que les scènes d’intérieur et de couvent. J’imagine le plaisir, qui a dû être le tien, d’être ainsi transportée au quotidien dans une époque et une ambiance d’un autre temps.
Tout est d’un raffinement parfait : la vaisselle, les papiers, les plumes, les chandeliers, tout ce qui est utile à recréer l’époque.
La musique est toujours adéquate et tu joues du clavecin avec beaucoup d’élégance.
Diderot écrit aussi une langue que j’admire et qui a été respectée, restituée dans le film avec tact, avec cette vérité qui la rend tellement naturelle qu’elle retrouve toute son élégance, toute sa beauté formelle, et sa subtilité dès lors que s’expriment – le plus souvent par ta voix – des sentiments et des pensées d’une grande finesse, où les nuances nécessitent de prendre la place qui leur revient, centrale.
Le sujet, celui d’une femme qui dit non, m’a semblé d’une grande actualité, même si aujourd’hui elle ne porterait plus le voile mais la burka ou le niqab.
Si j’avais eu à intervenir dans la finition du film, peut-être aurais-je poussé à certaines « coupes » car si il n’y a pas une scène qui soit plus faible qu’une autre, certaines se répètent ou sont un peu longues. Ce que j’ai apprécié positivement, car chaque instant, chaque image me plaisaient, mais je peux comprendre qu’aux yeux de certains le rythme en pâtit un peu.
Ce ne fut pas mon cas et je n’ai pas eu une seconde d’ennui.
Essentiellement parce que le casting est parfait. Sauf peut-être ta « maman » qui me semble décalée, d’une modernité de ton qui ne s’intègre pas tout à fait aux autres personnes : ton « père » tes
« sœurs » ton « demi-frère » l’avocat, les mères supérieures par exemple, tous et toutes admirables.
Isabelle H est démoniaque ! Quelles scènes admirables vous faites à deux.
Mais c’est toi, ma Chérie, qui porte le film, c’est toi qui est La Religieuse, qui rend ce spectacle, ces émotions absolument admirables, bouleversantes.
Je t’avais dit déjà combien je te trouvais naturellement douée pour le cinéma. Ici tu le prouves d’une façon éclatante, sublime.
Il n’y a pas une image de toi, pas une phrase, pas un plan, pas un mouvement, qui ne soient d’une parfaite justesse, d’une évidence absolue.
Tu es magnifique.
Vois-tu, j’ai beaucoup regardé d’acteurs et d’actrices dans ma vie de glouton optique.
Je sais ce qu’est la position d’une lèvre, la moue d’une bouche, le mouvement d’une joue, le clignement d’une paupière, le mouvement d’un œil, la façon dont il s’immobilise en fonction de l’angle de la caméra, de la focale.
Je sais ce que c’est d’être immobile, le regard au loin, le buste incliné, les épaules à leur juste place, la tête placée de façon à exprimer un état d’âme, une lassitude, la lourdeur d’un destin.
Je sais comment, d’un pas pressé ou contraint, d’un mouvement brusque ou craintif l’intention d’une personne peut être communiquée, perçue, transmise aux spectateurs.
Et chaque fois, tu le fais de façon parfaite, si souvent bouleversante, émouvante et radieuse.
Tu es dans ce film une très grande actrice.
Ce qui renforce encore cette délicieuse impression, c’est l’absence de maquillage qu’impose l’état de none, mais aussi dans les moments, maquillés alors, où tu es ravagée par la méchanceté, par la faim et le froid.
Tu nous donnes mal au ventre, tu nous fais monter les larmes aux yeux, tu nous mets en colère devant tant d’acharnement à te faire souffrir.
Et nous nous prenons à t’aimer, fille cadette et bâtarde, enfant fragile à l’aube de sa vie de femme.
Chaque image de toi dans ce film est une œuvre que n’aurait pas reniée Vigée Le Brun, ou Philippe de Champaigne, chaque moment où tu parles est une musique, chaque moment où tu te meus est une chorégraphie.