Voilà ce qui s’appelle une (bonne) surprise ! Un film belge tour-né dans Bruxelles, par deux réalisateurs qui ne sont ni frères ni connus, avec un casting sans « vedettes ». Le scénario bien connu lui, a été traité déjà plusieurs fois : un amour impossible entre Ro-méo et Juliette.
Ce qui est passionnant ici c’est l’ancrage dans Bruxelles, très fort, très visuel. Et qui rend l’action crédible même si elle peut sembler outrancière : les mafias qui ont pignon sur rue à Matongé et Mo-lenbeek. On l’a compris, l’affrontement des Capulet et des Montai-gu est incarné par des africains de la seconde génération, beurs et noirs. Effet de bandes, hiérarchie hyper violente, avilissement de la Femme (on a même droit à deux scènes de « tournante » très violentes, l’une chez Montaigu, l’autre chez Capulet) constituent la trame de ce récit assez finement construit. Des scènes intimes (relation Mère / Fille, confrontations policières, visites en prison, moments de réelle tendresse,...) alternent avec des séquences durant lesquelles le « collectif » reprend le dessus et impose sa loi du plus fort. Les lieux sont glauques, les décors ravagés, la lumière magnifiquement laide, la crasse omniprésente, et la musique assourdissante.
Cette musique est particulièrement bien choisie, montée, qui fait ressentir son effet de porte-voix d’un monde frustré, méprisé, relégué, qui n’a plus d’autres moyens de valorisation que les codes très primaires en usage dans ces vases clos criminogènes. Tout y passe : alcool, baston, came, chien sauvage, arme de poing, menaces en tous genres et chantages frontaux que l’on croyait réservés à d’autres communautés.
Il importe peu de savoir si ce film est le reflet d’une étude sociologique approfondie et nuancée. Ce film est un formidable coup de semonce : si ces problèmes ne sont pas pris en charge et résolus, c’est une partie de cette ville qui sera prise en charge par une population qui vivra en marge des lois et des valeurs qui fondent le
« vivre ensemble » pour parler comme il faut, hélas, aujourd’hui.
Le spectacle, je veux parler des qualités du film, est excellent même s’il ne convient pas aux âmes sensibles. Mais je pense que toute la jeunesse bruxelloise devrait voir, commenter, analyser, débattre de ce film. C’est du chaud bouillant et je souhaite déjà bonne chance aux pédagogues et psychologues qui devront faire dépasser les comportements de barbares décrits avec beaucoup de vigueur, de rythme, de rebondissements narratifs et qui devraient être mis en parallèle avec West Side Story bien entendu, qui passera pour une bluette, de même que bien d’autres films inspirés par Shakespeare, de Zeffirelli à Luhrmann ; mais il y en a tant d’autres. A ces analyses, à ces débats, s’ajouteront une étude linguistique passionnante, car les protagonistes parlent d’une façon particulièrement originale et bien (d)écrite : un mélange de verlan, de flamand, de français, d’arabe qui exprime, par cette mixité, l’exceptionnelle intérêt - et gravité - de la vie menée par ces laissés pour compte de la société de consommation et du confort Ikéa.
Tous les acteurs - amateurs - sont remarquables de vérité, de fragilité, de vulnérabilité.
Bref, Black est un film à voir pour faire la lumière sur une faune urbaine qui est montrée dans toute sa complexité, sans mièvrerie. Mais sans complaisance.