Le temps m’a manqué cette semaine Cher Philippe, pour te transmettre, en m’exprimant de façon détaillée, le plaisir pris à la vision de ton très beau film.
Ce plaisir est complexe car nourri de trois sources au moins.
L’élégance formelle qui fait de chaque image un moment pictural, une pose dans la frénésie visuelle des laideurs qui nous entourent. Tu prends le temps de regarder, de réfléchir avec les yeux et les oreilles. La bande sonore est - nous n’en attendions pas moins - un gazouillis enchanteur qui nourrit le spectateur d’informations subtiles et fertilisantes pour entrer dans le cœur du sujet : restituer une réalité recadrée par la volonté du conteur.
Ensuite l’intérêt au premier degré d’un destin hors du commun. Certes tu as très largement dépassé le récit factuel, tu ne t’appesantis jamais sur la narration simple d’une vie de chercheur, tu ne te vautres jamais dans les anecdotes, si prestigieuses puissent-elles être. Mais ton film est parfumé de tout cela.
Nous sentons le travail, l’inquiétude d’un responsable industriel, les bonnes fortunes et les revers comme les moments de fulgurance et les moments de dur labeur.
Ton regard à la délicatesse d’un invité qui, témoin d’une intimité parfois indiscrète, n’en fait jamais état mais en de subtiles notes, fait entendre cette dimension aussi, qui rend ton personnage si humain, si tendre, si fragile malgré sa force intellectuelle et créatrice hors du commun.
Enfin, et cela devrait toucher tous les gens intéressés par le cinématographe et la télévision, ainsi que le son, tu es admirable dans ta façon de mettre à la porté de tous ce moment fascinant où technique et création se marient pour permettre le jaillissement de l’œuvre.
La peinture est connue par l’histoire des pigments, des supports, des préparations. La musique par l’évolution des instruments, la sculpture par l’évolution des outils, de la métallurgie.
Peu se sont encore penché sur l’interpénétration entre les techniques subtilement évolutives de la prise de vue et de son et la complexification du langage cinématographique, tant au sens de la sémantique que de sa richesse expressive.
Tu viens d’entamer cette recherche de façon exemplaire et d’autres devraient suivre. D’autres films veux-je dire, qui t’attendent.
Si tu as envie de te pencher sur la problématique de la visée réflexe, sur la caméra Arri, sur l’histoire légendaire du Nagra, sur la saga Technicolore, sur l’émergence de l’image magnétique puis numérique, sur l’arrivée victorieuse et sans doute définitive de la numérisation du signal, sur les problématiques de la compression, de l’archivage...
Le chantier est immense et je conçois parfaitement que tu ne t’y consacres pas d’avantage car ce qui est essentiel dans ton beau film, c’est l’humain.
Tu l’as capté chez un homme dont la sensibilité, l’environnement et l’écoute sont à l’égale de ses compétences : hors normes. Cela, tu le transmets superbement.
Mais surtout, et c’était un enjeu difficile, tu es arrivé à faire sentir, à montrer combien la technique permet d’aller au cœur même des enjeux de la sensibilité humaine.
Tu prépares cela très bien dans les descriptions, les évocations que je qualifierais « de premier degré », celle de la forme, du poids, de la prise en main, des solutions techniques en réponse à des problèmes techniques - encombrement, ergonomie, positions incompatibles avec la présence d’un opérateur... - mais très vite tu laisses passer cette notion essentielle qui veut que la technique n’est rien sans la pensée et le regard, l’écoute de ceux qui s’en emparent, qui en provoquent, comme ici, l’évolution.
Et tout cinéphile devrait te savoir gré d’avoir suggéré, sans le démontrer de façon pesante, que les bonheurs, les émotions, les surprises vécues au cinéma, sont le fruit de ces singuliers talents rarement repris aux génériques.
Reste une chose qui m’a beaucoup séduit, parmi d’autres encore, c’est l’emboitement des images souvent utiles pour comprendre ce jeux de la vision sélective : tu montres un ensemble dans lequel s’inscrit un autre ensemble, le plus souvent une image vidéo, un cadre de viseur, un reflet dans un miroir, bref, toutes ces mystérieuses limitations de notre vision du monde, choisies, subies, décidées consciemment ou non, pour en transformer la perception.
En cela tu as fait œuvre de démiurge avec ton film et j’en ai été infiniment heureux.
Il ne t’étonnera pas que j’en parle autour de moi ! Et d’abord - ex-cuse-moi de le faire sans ton assentiment - en mettant Willy en copie de ce petit compte-rendu que l’amitié seule ne justifie pas.
C’est mon immense considération pour ta personne et ton travail qui m’a poussé à t’écrire ces quelques mots.
A bientôt.