Film très éprouvant mais essentiel pour éviter que Mengele ne disparaisse à jamais.
Certains l'ignorent mais ce personnage est sans doute l'incarnation du démon. Il a été à Auschwitz le grand ordonnateur de la barbarie la plus sadique et abjecte qui puisse être.
Et des images, les seules en couleurs, nous montrent son rôle dans ce camp, comme si nous y étions. Terrible.
Disparaître, ce n'est pas seulement quitter l'Europe sous un faux nom, ce n'est pas seulement mourir, c'est aussi s'effacer à jamais de la mémoire collective.
Le film est « dur » pour trois raisons essentielles. Une musique très tendue, oppressante et envahissante, comme pour compenser un quotidien souvent lent, celui que vit un planqué qui se sait recherché e.a. par le Mossad à un moment où Eichmann, lui, n'a pu échapper à ceux qui voulaient que justice soit rendue.
La deuxième raison est le choix photographique qui a été fait pour que le contraste soit radical dans l'image entre les zones très blanches et celles, noires, qui laissent souvent les visages dans l'ombre. La troisième tient à la structure du récit, difficile à suivre, car la période évoquée est longue, les lieux multiples entre l'Argentine, le Brésil et le Paraguay, et la chronologie peu ordonnée, malgré quelques titres fugitifs qui mentionnent les lieux et les dates.
On l'oublierait presque, ce film s'intéresse à ce qu'on appelle un conflit de valeurs. Celles mises en avant par Mengele avec véhémence souvent, et celles aux antipodes, nécessaires au « vivre ensemble ». Elles s'affrontent de façon violente, et la douleur est grande de constater une fois encore, que les juifs sont les victimes principales de cette horreur qu'est le racisme qui s'exprime les armes à la main.
La confrontation du criminel de guerre avec son fils dans des dialogues douloureux est une véritable épreuve, morale et affective.
C'est aussi une forte contribution pour contrer le négationnisme, car le lien est filial et donc loin des théories et des arguments délirants.
La tentative de faire comprendre, de l'intérieur, ce qui pousse cet homme à refuser toute mise à distance de son passé n'est pas sans analogie avec le SS décrit par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes.
De ce réalisateur, metteur en scène de théâtre et d'opéra, personnalité très engagée et persécutée en Russie, (il vit en exil à Berlin) nous avions vu déjà Leto (607) La Fièvre de Petrov (950) et La Femme de Tchaïkovski (1171) et je mentionne aussi Limonov, la ballade. Nombre des traits puissants de son style se retrouvent ici. Nous pouvons rêver qu'un jour cet artiste s'empare d'un sujet qui serait celui des assassins du KGB, des bourreaux du Goulag, des criminels russes au service de Poutine.
Parce que l'histoire, à travers ce film-ci, ouvre aussi les consciences sur ce que l'avenir pourrait nous réserver si nous laissons disparaître des êtres de cette espèce inhumaine.