Ce biopic raconte une partie de la vie d'une de ces personnes qui fait l'unanimité aux yeux du monde entier, par son travail, son courage, par sa détermination à « réparer les femmes », par les honneurs dont il est couvert, dont, en 2018, le prix Nobel de la paix que d'aucun convoite avec vanité.
Le titre du film signifie « Celui qui soigne ».
Alors ici je me sens piégé car comment souligner, critiquer dans ce film tout ce qui devrait l'être face à une cause et des comportements admirables.
Permettez-moi d'abord de copier ce que j'écrivais il y a dix ans, en mai 2015, à Thierry Michel lorsque le documentaire co-réalisé par lui avec Colette Braeckman (grande spécialiste de l'Afrique subsaharienne, de la RDC en particulier) était visible en salle, sur grand écran.
Cher Thierry,
Le film que tu as réalisé avec Madame Colette Braeckman m'a bouleversé. Et nous devrions l'être tous qui allons le voir. Qui devrions aller le voir, le revoir et partager la colère d'Hippocrate.
Ce qui bouleverse bien entendu c'est le destin de ces femmes et de l'homme, le docteur Mukwege, qui a entrepris de consacrer sa vie - au péril de sa vie même - à leur réhabilitation, à leur défense aux yeux d'un monde volontiers aveugle.
Mais c'est surtout le film qui bouleverse parce qu'il permet d'approcher, de mieux comprendre, de partager un peu ces destins fracassés.
Tu as fait preuve d'un tact irréprochable. Aucun voyeurisme. Et ce n'est qu'à la fin du film que cette image par laparoscopie, sur un écran Noir et Blanc est en quelque sorte le moment paroxystique où l'horreur prend forme de façon absolue, et pas dans tel cas singulier.
Nous touchons de l'œil le cœur même de l'horreur. Par un habile truchement qui nous épargne l'image charnelle, liée à une victime en particulier dont la pudeur serait une nouvelle fois offensée.
Beaucoup de choses m'ont touché dans votre beau film, et je l'avoue d'abord la beauté des images qui montrent un pays superbe que tu connais bien, que visiblement tu aimes.
Puis la très grande maîtrise de la contextualisation historique et politique. Il est indispensable - comme vous le faites Madame Braeckman et toi - de rappeler sans cesse ce que cette région vit, une sorte de drame permanent, d'une violence, d'une cruauté qui n'a rien à envier à Pol Pot, aux Jeunes Turcs ou aux SS. Ce sont des sœurs en souffrances de ces cambodgiennes, araméennes, juives et de tant d'autres, qui sont replacées ainsi avec pertinence dans un processus que l'on ne peut expliquer ou limiter à des circonstances particulières.
L'explication politique est terrible ! C'est le pillage et le silence des Nations.
Le film décrit très bien, sur la durée, le difficile chemin de la guérison. Médicale, psychologique, sociale. Ne dit-on pas « reconstruire un corps » ?
Et il y a la dimension « religieuse ». Les scènes de prières sont épouvantables. Quelle emprise ont ces croyances incroyables, ces rituels d'une insondable crédulité.
A côté de cela, que peut-on reprocher aux sorciers qui magnifient le sang d'une vierge alors qu'à communion c'est le sang du Christ qui est bu ?
Et ce Médecin admirable qui participe - avec conviction semble-t-il - aux prières les plus avilissantes, c'est stupéfiant.
Alors la musique, la danse, viennent donner une dimension chaleureuse à ces moments d'abandon, de soumission de soi-même.
Ces séances de récits des drames par celles qui les ont subis, filmées pudiquement de dos, sont d'une terrible densité, les larmes en viennent aux yeux.
L'utilisation de la Passion de JS Bach, discrètement montée parmi les chants et les musiques traditionnelles, donne un sentiment d'universalité, une profondeur abyssale à la douleur qui est évoquée dans ce film avec tant de talent et de vigueur, avec une élégance qui condamne à jamais ceux qui ont été les abuseurs. Et qui honore les victimes et le docteur Mukwege qui, avec son équipe, les couvre de bienfaits réparateurs.
Les scènes de tribunaux montrent qu'au moins une tentative existe pour inverser le rapport de force social. Travail d'une grande dignité que ce film soutient d'une manière magistrale.
Il faudrait parler longtemps encore de cette colère d'Hippocrate mais le mieux, sans doute, serait de le revoir, et de le revoir encore.
Le propos en est très complet, complexe donc, et ne saurait se réduire à quelques idées simples, à une indignation compassionnelle bien venue mais tellement insuffisante.
Vous avez admirablement montré l'ampleur de la tâche qui consiste à réparer ces Femmes.
Merci et bravo.
Venons-en au film Muganga en citant la réalisatrice :
On est là dans la fiction, on n'est plus dans le réel, c'est-à-dire qu'on s'inspire du réel mais que l'on va plus loin. Nous voulions montrer cette lassitude : regarder le reportage de ces journalistes (ceux qui interviennent dans le film), voir ce qu'il se passe au Congo, on va pleurer et ensuite on passera à autre chose*\" explique-t-elle.
Quel mépris ! Dans son récit mis en scène, un peu fictionnalisé, le docteur Denis Mukwege est le personnage central mais un autre médecin qu'il rencontrera en 2011 joue un rôle essentiel. Le docteur Guy-Bernard Cadière, chef de service à l'hôpital Saint-Pierre à Bruxelles, spécialiste en chirurgie digestive. Ils sont les co-auteur du livre Réparer les femmes. Ce chirurgien a « inventé » la laparoscopie, cette technique qui consiste à entrer dans le corps par de petites incisions pour éviter d'y accéder par de grandes ouvertures. Ce rôle est détestablement écrit et tenu par Vincent Macaigne dont les textes sont mal dialogués et il assume le rôle du bon blanc paternaliste, protecteur condescendant.
Il est affublé d'une fille (totalement imaginée pour les besoins du film) évidemment métisse et « assistante » de son père dans son personnage de grand patron omniscient et athée, ce qui nous vaudra quelques échanges simplistes, schématiques et sans nuance avec le docteur Denis Mukwege qui ne fait aucun mystère de sa foi profonde.
Deux discours permettent à cet homme d'exception, de s'exprimer, je n'ose dire de prêcher pour sa cause. Et il le fait devant le roi et la reine des Belges, sorte de réplique du discours de Lumumba devant Baudouin le 30 juin 1960. Et l'on ne nous épargne pas cette fois les mains coupées.
La représentation des femmes africaines est terriblement caricaturale (et leurs propos ne sont pas sous-titrés en français...). Il y a là des relents de dédain qui sont en totale contradiction avec l'ambition auto-proclamée du film, faire une ode à l'humanité.
Le comble de ces séquences malaisantes est celle du pré-générique. Nous assistons au viol particulièrement bestial d'une mère de famille par des soudards armés et en uniforme, devant mari et enfants. Comme la mère est de race caucasienne, nous comprenons l'intention infantile de nous mobiliser sur le sort de cette victime en comparaison avec les drames affreux perpétrés sur des milliers de femmes noires dans l'indifférences des nations depuis des décennies.
Si malgré ce que j'ai ressenti de si déplaisant dans le récit, le film peut contribuer à une plus large prise de conscience, au moins aura-t-il fait œuvre utile en soignant peut-être un peu.