Mr. NOBODY a été projeté hier soir devant une salle d’avant-pre-mière enthousiaste et éblouie. Quel film magnifique, totalement innovant et qui marquera l’histoire du 7e Art d’une pépite immense. En voyant ce chef d’œuvre, nous pensions aux pèlerins arrivant à Chartres ou à Amiens, découvrant un monument incomparable qui représentait l’image rêvée d’un monde, nous étions ébahis comme devant les tableaux de Jérôme Bosch aux détails infinis sortis de l’imagination foisonnante d’un visionnaire, nous pensions à la découverte de la chapelle Sixtine proposant aux spectateurs une explication de l’Univers, à couper le souffle.
Et qu’aucun Paul IV ne vienne couper le film ! Il est long et on en redemande, une seule idée vous habite : le revoir, et le revoir encore. Tout captive : la beauté jamais vue des images, le jeu toujours juste et surprenant des acteurs innombrables, l’invention « en abîme » de la structure de l’histoire, la bande sonore qui ferait pâlir d’envie les DJ’s les plus talentueux.
Et chaque récit, chaque vie est une splendeur de subtilité, d’humour, de tendresse. L’apport scientifique, les réflexions philosophiques sont toujours à portée de main, comme dans le film d’Alain Resnais Mon Oncle d’Amérique : la simplicité du grand talent.
La sortie d’un film d’une telle importance se prépare avec soin, avec angoisse peut-être. Soyez rassurés, dites le autour de vous, suivez sa présentation à Venise, apprêtez-vous à un moment de pur bonheur lorsqu’à votre tour vous aurez le privilège de voir Mr. Nobody : c’est quelqu’un, croyez-moi.
Lettre au réalisateur
Voilà Mon Cher Jaco le texte que je viens d’envoyer au journal LE SOIR qui te met en couverture ce matin grâce à la Sérénissime. Et je voulais tenter ma chance d’une petite publication qui, peut-être, contribuera au buzz dont on vit en attendant la sortie, comme des
« patas » à l’apéro en attendant le festin (De Babette ou de Toto).
Vraiment, maintenant entre nous, ce film est un monument ; immense, foisonnant, d’une richesse et d’une force qui imposent les comparaisons que je faisais plus haut avec les cathédrales et la grand peinture démiurge.
Alors quelques commentaires me viennent sous les doigts, dans le désordre que les émotions créent et qu’une (courte) nuit de repos ne me permettent pas encore d’ordonner de façon moins chaotique. Mais laissons-nous contaminer par ce film baroque qui ne doit rien au cartésianisme, sinon celui qui, en coulisses, permet une telle maîtrise, parfaite et superbement mise en forme.
Ça commence fort au générique par ces images de lettres qui se dissipent en fumée, comme un code secret que l’on partage dès l’entame pour préparer le spectateur à l’évanescence des choses.
Lorsque le film met en place ses enjeux au début, il est clair, évident, que plusieurs temporalités vont s’entrecroiser, que la jeunesse et la vieillesse vont dialoguer, que les incertitudes de la mémoire, du hasard et de la nécessité vont s’entrelacer et nous déplacer en des lieux qui sont aussi différents par leur ambiance que par leur échelle, par leur vraisemblance, entre réalisme, rêves et cauchemars.
Il y a des «petites notations» superbes comme ce facteur qui, seul, fait marche arrière après avoir déposé le pli, comme cette double ombre qui suit notre héros lorsqu’il court à perdre haleine en pleine rue pour retrouver son souffle après l’un de ses rêves angoissés.
Le moment où il se réveille avec ce « jacquard » identique au papier peint, sorte de barreaux qui l’enserrent, est le début d’un récit, parmi les autres, que le vêtement rend si simple à suivre et si puissant dans son intention.
Les mariages à la pelle sont une magnifique métaphore, illustration, incarnation, de ces dimensions du temps enroulées encore à l’insu des gens.
Les interviews des parents quant à leurs motivations à enfanter resteront des moments d’humour absolument délicieux, comme sortis d’une bonbonnière aux goûts un peu acidulés.
Bien entendu la séquence du départ du train et de la séparation, de l’impossible choix, est fondatrice de ces embranchements de la vie qui nous restent en mémoire comme la source inépuisable de ces rêves et ces méditations déclenchés par cette question très anglo-saxonne : What if ?.
L’audace de cette simple musique au piano, à ce moment-là, totalement dépourvue de pathos, invite discrètement Satie au régal de nos oreilles.
Le parallélisme des vies « avec papa » et « avec maman » est le dur reflet de tout divorce. Et l’occasion de partager des moments terribles, comme le fils qui lave le père sous la douche ; scènes de baptême et de descente de croix, mêlées.
J’ai personnellement apprécié les alternances entrelacées des séquences romanesques, les récits des vies, et les moments dévolus aux explications « scientifiques ». Elles sont drôles, d’une esthétique très affirmée et pleine d’intérêt. Bien sûr ça va vite, c’est très synthétique, mais c’est là que sont proposées certaines clés qui permettent, comme en musique, d’accorder les notes de la mélodie.
Il est des détails qui lient les récits tissés : la feuille qui fait chuter le père et glisser la moto du fils. Mais qui aussi semble prendre son envol comme un papillon inconscient des conséquences qu’un battement d’aile léger et insouciant peut avoir.