La vie dans la ville de Fiume restituée brillamment aujourd’hui pour évoquer la période qui va du 12 septembre 1919 à Noël 1920 (moment connu sous le nom de Noël sanglant : Natale di sangue) durant laquelle Gabriele D’Annunzio tente d’annexer cette ville dont le nom aujourd’hui est Rijeka.
C’est une démarche singulière et très réussie par ce réalisateur croate de raconter une histoire, certes locale, mais encore tellement d’actualité ailleurs, celle de l’annexion de territoires sans autres légitimités que la folie de ceux qui possèdent un peu de pouvoir et de charisme, financé par les profiteurs de guerre capitalistes comme ceux qui aujourd’hui s’enrichissent du réarmement généralisé.
L’idée de départ est d’interroger les habitants qui n’ont de l’histoire de leur ville, qu’une vision biaisée par le manque de transmission. Ce sont ces habitants qui vont incarner de façon ludique les moments évoqués sur base de témoignages, le plus souvent photographiques, illustrant ce que fut cette période où les mots fascisme, franquisme et nazisme n’existaient pas encore, mais qui préfiguraient ce vers quoi l’Europe allait dériver tragiquement et que l’on nommait alors le décadentisme. D’Annunzio a été un soutien précoce de Mussolini mais déterminé contre Hitler. Il aurait été l’inventeur de la harangue « Qui n’est pas pour moi est contre moi » et du port des chemises noires et de l’usage du salut romain lors des défilés.
Depuis 1991 la Croatie, l’état le plus au Nord de l’ex-Yougoslavie, est indépendante. Elle comprend cette ville d’un peu plus de 100.000 habitants, peuplée d’Italiens, de Serbes et de Croates. Certains y parlent un dialecte vénitien colonial, le fiumano.
Ceux qui parlent croate savent que Rijeka, le nom de cette ville signifie « rivière ». Comme Fiume en italien. Port de l’Adriatique elle fut longtemps sous l’autorité hongroise et rivale de Venise. Le Congrès de Vienne en 1815 décide que la ville revient à l’Autriche. S’en suit une très complexe succession de rattachements à des territoires voisins et en 1924, la ville redevient momentanément italienne. Après la Seconde Guerre, la Yougoslavie annexera cette ville en 1945.
Le personnage central du film est Gabriele D’Annunzio, connu comme auteur littéraire, très francophile et dont l’un des sobriquets est dictateur playboy. Il décèdera 18 années après les faits évoqués dans ce film. Nous l’avions croisé dans la vie de deux de ses maîtresses, Sarah Bernhardt (1667) et Duse (1835). Sa réputation d’écrivain semble avoir occulté les errements de sa vie politique, militaire et privée de cocaïnomane. Il est amusant de rappeler qu’il fut « membre étranger littéraire » de l’Académie de langue et de littérature française de Belgique.
L’une des très singulières idées du metteur en scène du film est d’avoir fait interprété ce rôle par 7 habitants de l’ex-Fiume, élancés et chauves, interchangeables. Pour éviter la « personnalisation » du personnage par un seul acteur comme on en souffre si souvent dans les biopics ? Un autre personnage Guglielmo Marconi est incarné, l’inventeur de la radiophonie qui après une certaine hésitation, soutiendra le dictateur de Fiume en diffusant ses messages, précurseurs des stories, fake news et autres propagandes politiques relayées aujourd’hui par les réseaux sociaux. Au décès de ce génial inventeur, c’est D’Annunzio qui lui succèdera à la présidence de l’Académie d’Italie en 1937.
De très nombreux habitants de Rijeka assument ainsi des rôles de soldats, de femmes combattantes dans une démarche collective et participative aussi rare qu’appropriée à ce sujet, et la voix off qui nous accompagne tout le long du film, met en perspective les très nombreuses séquences, courtes, choisies pour nous faire partager cette histoire incomparable et passionnante. Et qui fait tellement écho à notre époque par ce slogan tant de fois utilisé : durant la révolution française et en Grèce, La Liberté ou La Mort, à Cuba, La Patrie ou La Mort, et dans le discours moins connu de Patrick Henry le 23 mars 1775 qui galvanisa la population américaine pour se battre contre les Anglais en vociférant Give me liberty, or give me death !
Ce film exceptionnel redonne vie à notre histoire et éveille notre vigilance.