Lettre adressée à Versus Production
Cher Jacques-Henri,
Le film que tu as produit m’a donné, ce soir à Namur, un plaisir sans réserve.
Comme je sais l’immense travail que nécessite une telle œuvre, je ne peux me contenter de rapides compliments trop fugitivement échangés.
Dès le début du film, on comprend que l’enjeu sera la volonté, la force de (sur)vivre. L’accident de moto est tellement bien filmé, les plans sont si pertinents, larges et composés pour tout (sa)voir d’un regard, puis serrés et vifs pour ressentir la tension, la pulsion vitale, la violence du vouloir vivre. Et ce regard qui semble revenir de l’au-delà, préfigurant par cette simple métaphore, la volonté d’Eve à vouloir ressusciter son amour. Le second accident est exemplaire d’une mise en scène sobre, sans bavure, allant à l’essentiel : le sauveur est transformé en victime. Et c’est un éclat de verre qui brisera sa vie. Le verre, cela coupe et c’est transparent, cela se brise et permet de voir, mais plus d’entendre. Le verre, c’est aussi ce que l’on sert dans un bistrot. Ce qui sépare le couloir du bureau dans la brasserie, verre sablé, ce qui isole le mari attaché à sa chaise sur la terrasse.
Cet accident est filmé aussi de très haut comme plusieurs fois, tellement à propos, la caméra voit en plongée. Dans la chambre, dans le café, sur la falaise bien sûr, avec ces grandes envolées qui donnent une sensation métaphysique du destin qui se joue de ce couple. Très vite on entre en profonde sympathie avec le regard du cinéaste, du metteur en scène qui est construit, complexe, bien établi. Les cadrages très serrés facilitent l’empathie avec les personnages envahis par l’émotion. La caméra reste fébrile, légèrement émue elle aussi lorsqu’elle scrute le regard, la bouche, l’œil, organe phonateur, organe de l’écoute soudain incapables de fonctionner, de relier les êtres. C’est le téléphone portable qui va servir d’intercesseur froid, impitoyable.
Les flous qui sont assumés, affirmés si souvent et si à propos dans le film, donnent à l’écriture une élégance très pertinente car chaque flou suscite la réflexion, le désir de comprendre au-delà de cette imprécision. Quel beau flou que celui des fleurs au début du travelling latéral vers les grands oiseaux qui déchargent les fûts de bière. Monet semble s’être arrêté un instant pour transfigurer cette réalité botanique, annonciatrice de James Ensor, d’un carnaval chez les animaux.
Mais il n’y a pas que les focales longues, les plans serrés, le choix des zones nettes ou floues. Il y a surtout cette tonalité de la fibre de bois, cette couleur fauve qui convient si bien à tout le film. Elle laisse à l’œil une saveur évocatrice de celles des foudres de chêne où le bon vin a pris ses bouquets et son arôme. Une très belle réussite, la photographie, avec ces contre-jours très appuyés rendant les corps, la chair, le regard, d’une irrésistible sensualité.
La structure du récit est évidemment une merveille d’horlogerie car, au-delà de l’histoire littérale, se nouent et se dénouent des tensions qui se succèdent comme les marées montantes puis descendantes.
Combien de fois n’est-on pas repris par l’angoisse, la tension qui lient ces deux êtres qui ne savent plus comment s’aimer. Lorsque le drame se révèle à Eve, les moyens que deux fois elle utilise pour se rendre maître de son maître, la relient à son métier perdu. Et le pauvre homme, ficelé, muet, contraint, semble l’exacte réplique de son sort à elle. Le voilà empêché de tout, à sa merci. Et lié, nu, elle triomphe en s’offrant encore ce qui exprime le mieux son attachement, la jouissance qu’elle procure, qu’elle se procure. Scène d’un érotisme torride, d’une pudeur sans complaisance, d’une beauté de chorégraphie. Lorsqu’il est immobilisé sur sa voiture d’invalide, il est alors lui le poids terrible qu’il lui reproche à elle d’être devenu. Et les revoilà aux bords vertigineux de cette falaise qui exprime si bien le gouffre qui les guette, mais aussi l’envol vers les espaces infinis. Beaux oiseaux, soleil magique, herbes folles, vent sans parole. A la fin, la pierre est le poids dont on se défait là où l’on avait cru pouvoir périr.
La bande sonore du film est absolument magnifique, d’une précision, d’un à propos jamais pris en défaut. On entend tellement de choses qui éclairent l’intrigue, qui soutiennent émotion, tension et volupté. Bien sûr la musique, ample, largement orchestrée, fait un peu ce travail essentiel qui prépare l’âme à la houle, le regard aux larmes. La scène du concours de cris d’animaux est de celles qui marquent à jamais. Fellini était là, caché sans doute dans un costume flamboyant, gémissant comme un phénix.
La disparition de la rivale, enfouie dans les animaux de carnaval comme avalée par des sables mouvants, est magique. Dans cette séquence, une force inouïe s’exprime, celle qu’on ressent en nous lorsque se manifeste brutalement l’animal qui habite nos inconscients. Un porc, un loup, un oiseau, de vieux cerfs.
Mais cela ne serait rien sans les talents irréprochables, admirables, bouleversants des interprètes. Les trois principaux sont dignes des éloges les plus gratifiants. Tous les petits rôles sont parfaits.
Ne m’en veux pas d’être un peu chaotique dans mes commentaires ; ils n’ont d’autre ambition que de te faire sentir, de faire sentir à ton réalisateur, à toute ton équipe que leur talent, leur travail et leur sincérité m’ont profondément bouleversé.
Je ne pouvais, moi, rester muet.