S’il fallait encore inventer le cinéma, Les Chevaux de Dieu le justifierait à lui seul, pour trois raisons centrales.
L’accès à un monde impossible à voir et connaître par un autre truchement.
La réflexion profonde que le film provoque sur l’un des sujets qui préoccupent le monde entier.
L’illustration brillante de ce que le cinéma de talent permet dans une narration riche et foisonnante.
Le monde qui nous est dévoilé est celui d’une population dont l’existence est connue sans doute mais inaccessible si l’on n’en sait pas la langue, si l’on ne s’y fond pas comme un caméléon, si l’on ne devient pas l’un d’eux.
Le film a ce mérite exceptionnel de nous introduire, en invité de marque, dans ces maisons, dans ces espaces, dans ces mentalités, dans ces consciences qu’un sort assez misérable assemble au soleil, dans la poussière et la violence ordinaire, la jalousie et la rivalité.
Le rêve aussi si joliment incarné par cette jeune fille qui semble inaccessible et que son frère chaperonne.
Ce monde où s’ébroue une jeunesse sans autre horizon que le football, les petits boulots miséreux et les frustrations de tous ordres.
Rarement un portrait social et sensible a été réussi avec un tel talent, un sens permanent des nuances, une délicatesse et une absence de jugement qui laissent le spectateur maître de son regard, libre de se faire sa propre opinion, d’entrer en empathie avec chacun, au fil du récit.
L’absence totale de stigmatisation va nous permettre de nous approcher de tous, et ainsi sans doute partager pour la première fois l’intimité d’hommes qu’un idéal perverti habite telle une flamme qui se veut rédemptrice mais qui n’est que flamme.
Le simple spectacle de la vie des personnages du film, les endroits qu’ils habitent, leurs fêtes nuptiales, leurs lieux de travail, les espaces partagés et délaissés, sales, les montagnes d’une saisissante beauté, tout cela nous est offert avec cette sérénité du quotidien révélé par touches successives.
Nous nous sentons amis de ces jeunes gens, de la maman, de ceux que l’on croise au détour du récit, des lieux, des rencontres. Nous ne nous serions jamais connus sans ce film.
Et cette fréquentation virtuelle, chaleureuse, amène des réflexions d’une grande complexité.
C’est la magie du film et ce qui en fait son intérêt central.
Nous voilà plongés dans l’histoire de ces dernières années qui a sécrété ici ou là des destins incompréhensibles : celui des kamikazes dont les motivations profondes ont rarement dépassé dans les commentaires, le niveau des houris dont Allah serait flanqué dans un paradis impatient d’accueillir les martyrs.
Nous apprenons à les connaître, nous suivons leurs motivations, nous partageons leur mode de vie, nous ressentons ce qui les a poussé vers cet abîme de violences aveugles.
La violence dont ils sont l’objet, la crédulité, des prédications imbéciles reçues comme paroles d’évangile. Et plus fondamentalement sans doute, un monde sans perspective, sans issue pour ces jeunes débordants d’énergie, d’envie, de vie.
La réflexion s’élargit comme les plans que la caméra tourne depuis le ciel et le spectateur médite un peu la responsabilité que nous avons tous dans cette situation qui génère des destins inhumains. Comment les qualifier autrement ?
Après avoir vu un tel film, nous ne regarderons plus les images de jihadistes masqués et de femmes portant la burka sans savoir leurs visages, leurs ressentis, leurs émotions : nous les avons vus, constatés, partagés dans chaque plan.
Et comme chaque fois que la complexité est préférée à la simplification manichéenne, le spectateur s’en trouve enrichi, poussé à aller vers l’autre plutôt que le rejeter sans arrières pensées.
Ce film rapproche les civilisations, les croyances, les personnes, les destins de ceux-là même que tout semblait éloigner dans un antagonisme de plus en plus brutal.
Et cela est rendu possible par tous les talents réunis pour nous le proposer.
Les acteurs, les actrices sont tous magnifiques. Jeunes, adultes, femmes, hommes, silhouettes, figurants, pas un qui affaiblisse le spectacle de « la » réalité. Ils sont parfaits, leurs costumes choisis avec talent, leur jeu magnifiquement harmonisés.
Rien que cela fait de ce film un modèle - si rare - de film choral parfaitement équilibré dans lequel chaque voix s’entend à sa juste place, tout au long de sa partition qui s’entremêle avec celle des autres, de tous les autres.
Inutile de citer l’un plus que l’autre, ils sont tous vrais, justes, inoubliables.
L’écriture du scénario est sans doute une magnifique réussite qui permet entre autre, de suivre la chronologie qui est l’un des acteurs principaux de l’histoire. Mohammed VI, 9/11... tous ces événements qui s’invitent par l’entremise de la télévision mais qui