Il faut saluer ce remarquable film qui se regarde de trois façons complémentaires.
Celle de la vie d’un couple ayant existé durant la Seconde Guerre mondiale, il s’agit des arrières grands-parents du réalisateur que nous découvrons d’abord par l’échange de leurs correspondances.
Celle de la vie ordinaire durant l’État français, à Vichy essentiellement, dans les coulisses d’une occupation consentie, sans que l’on ne voie jamais d’images de la soldatesque allemande.
Celle enfin des correspondances nombreuses et alarmantes avec notre époque qui laissent place à des propos et des attitudes qui, aujourd’hui, semblent inspirées par cette collaboration.
Une subtile hypocrisie de langage propose aussi l’usage du mot coopération avec des collègues.
Le titre du film est celui d’un ouvrage écrit par le personnage principal qui essaye de le faire valoir auprès des nouvelles autorités. Aujourd’hui, quel homme politique peut-il s’abstenir d’une publication-tremplin pour la diffusion de ses valeurs et de ses ambitions ?
Il est amusant de rappeler qu’un certain commandant de Gaulle, en 1932, publia Le Fil de l’épée, dont le dédicataire n’était autre que le Maréchal Pétain.
Maintenant des Zemmour et quelques auteurs publiés par Bolloré sont les continuateurs de cette manie d’expliquer pourquoi il faut une politique ferme et si possible qui s’embarrasse peu du parlementarisme. Il faut être pragmatique, radical et faire taire les intellectuels critiques et la presse libre.
Le personnage du film illustre bien cette approche de la chose publique dans son travail au CLC, Commissariat à la Lutte contre le Chômage ou lorsqu’il gère les rafles des juifs comme un dossier de plus, sans égard pour la paille ou les pots de chambre qui seraient superflus dans les wagons.
Ou qu’il apporte son concours au STO, Service du Travail Obligatoire, organe créé par la loi du 16 février 1943 qui obligea 600 000 à 650 000 français à travailler en Allemagne entre juin 1942 et juillet 1944.
Lors de leur rapatriement, ils voulurent être considérés comme des déportés du travail mais la concurrence mémorielle explique sans qu'ils se voient interdire l'utilisation de cette dénomination.
Après une longue bataille parlementaire et judiciaire, les associations d'anciens « requis du travail obligatoire » obtiennent enfin, par décret du 16 octobre 2008, la dénomination officielle de « victimes du travail forcé en Allemagne nazie ». Mais celle de « déportés du travail » leur est refusée le 28 mars 2011 par la Cour de Cassation. Tout cela n’est donc pas de l’histoire ancienne.
Et si le film n’entre pas dans les détails de cette collaboration, il nous en montre très subtilement maints aspects, avec une image qui fouine véritablement les visages de ces personnages qui, peu à peu, sentent que l’histoire va prendre une autre voie.
L’originale qualité du scénario est d’avoir montré tout cela à hauteur d’une carrière médiocre et de gens ordinaires qui vivent des petites dissentions sur le choix d’une robe pour une soirée ou qui vont se distraire au cinéma en regardant L’Éternel Retour, le titre nietzschéen du film de Jean Delannoy sur un scénario de Cocteau inspiré par Tristan et Iseult 1943, sorte de contraire de Les Visiteurs du soir de Marcel Carné.
Du réalisateur de ce très remarquable film, j’avais peu apprécié Rien à foutre (946). Le souffle de la Grande Histoire qui emporte ici le spectateur mérite cette fois notre salut.