Et ce que je vois est charmant, émouvant, admirablement conté, même si le sujet, apparemment, a été labouré depuis des générations : celui de l’émergence d’une jeune fille qui termine ses études moyennes, s’ouvre au monde et à l’amour. Conflit avec la mère, début de chanteuse dans un groupe de débutants...
Ce qui fait la qualité, selon moi, de ce récit c’est qu’il est mené à trois niveaux : celui plein d’acné de cette charmante jeune fille talentueuse, celui du poids de la tradition patriarcale, matriarcale, des familles tunisiennes, même de la bourgeoisie moyenne progressiste, et celui, plus métaphorique du printemps politique, entre-aperçu mais qui nous confronte un moment aux procédés gestapistes du régime finissant. Ces trois lignes narratives s’entremêlent très subtilement sans jamais s’emmêler. Elles s’enrichissent par petites touches finement montrées.
Tout cela est parfaitement mis en scène, de façon très proche, intime, beaucoup de plans serrés permettant le partage des émotions, les acteurs, nombreux, donnent à leurs personnages une vérité incontestable, de reportage quasiment. La musique est particulièrement sensible, touchante et fait écho aux chants du répertoire mondial de celles et ceux qui ont choisi cette façon de s’exprimer pour dire les oppressions et l’espoir. Ah ça ira, Le temps des cerises, Le chant des marais, tant d’autres accueilleront ces airs en arabe comme des frères de lutte.
Ce film laisse une impression forte, celle d’avoir partagé le destin d’une vie qui éclot et d’avoir ressenti le monde que ce regard nouveau va célébrer, découvrir en 2010 et affronter un moment de basculement de l’histoire, la sienne propre, celle de toute la société tunisienne. Leyla Bouzid est la fille de Nouri, croisé à l’INSAS durant nos études, une personnalité marquante de la culture et du cinéma tunisien. La coproduction belge est ici parfaitement pertinente qui permet à des cinématographies complémentaires de s’épauler.