Elle gagne à être connue car vous l’aimerez. C’est un film aux qualités nombreuses et exceptionnelles.
La version que j’ai eu le privilège de voir déjà n’est pas celle qui a été décriée à Cannes, mais celle dont 8 minutes ont été retirées, ici ou là.
Le résultat est en tous points admirable, le spectateur reste suspendu durant tout le récit de cette quête, de ces quêtes entrelacées. Je vais me permettre d’être plus détaillé qu’à mon habitude dans ces billets d’humeur, tant il me semble que ce film est un enjeu important, celui du cinéma de qualité, exigeant, peu hâbleur. Et tellement gratifiant pour le spectateur qui en est enrichi.
L’histoire est connue et l’on ne pourra pas me reprocher de spoi-ler : une médecin généraliste refuse l’entrée de son cabinet, une heure après la fermeture de celui-ci. Le lendemain, la personne ayant sonné est retrouvée morte. Commence alors une sorte de double enquête, celle de la Police naturellement, dont on n’aperçoit que de très brèves séquences, celle de la femme médecin.
Nous sommes donc confrontés à deux secrets professionnels, deux exigences d’éthiques apparemment concurrentes.
Les réalisateurs, à leur habitude, suivent la femme de très près dans son enquête qui se déroule de façon chronologique et sans artifices particuliers. Tout est montré avec une très grande subtilité, nous devinons, comme elle, petit à petit, ce qui pourrait permettre d’identifier La fille inconnue. Cela nous vaut de très nombreuses rencontres. Elles sont toutes parfaitement montrées, interprétées, filmées, rythmées.
N’allons pas plus loin dans le récit qui tient le spectateur, sinon en haleine, au moins très attentif, très réceptif à tout ce qui lui est montré.
D’abord la vie modeste, laborieuse, ingrate, du médecin généraliste dans une région pauvre. C’est une immense leçon d’humilité, d’un réalisme très touchant car jamais appuyé et d’une précision, d’une variété remarquable.
Les gestes, les mots, le stress, les émotions contrôlées, les sollicitations incongrues, contraignantes, tout s’égrène dans le film, non pas de façon incidente, mais centrale au récit, car petit à petit
\- nous le comprenons - l’histoire n’est pas l’identification de cette inconnue décédée, mais l’identification en chacun de nous de nos valeurs prioritaires.
Progressivement, subtilement, sans que jamais ce ne soit souligné de façon pesante, le spectateur a le temps de se poser les questions essentielles d’une existence sensible : la valeur de la vie, les priorités, la culpabilité et la responsabilité, le secret qui est la condition de la liberté de parole, les instincts les plus triviaux, le rôle de l’argent et sa réelle valeur, l’importance de la santé à
tous les âges de la vie, bref, ce film transporte celui qui le regarde devant un miroir où chacun va se retrouver, à un moment ou un autre, à propos d’une question ou d’une autre, mais toutes nous touchent de très près.
Le défilé d’acteurs belges est brillantissime pour deux raisons me semble-t-il. L’exceptionnelle qualité de leurs prestations qui sont parfaitement dirigées et intégrées à l’œuvre, et la modestie de chacun, qui preste pour incarner les innombrables personnages nécessaires à jalonner le parcours de la médecine.
Citons Jérémie Renier, Fabrizio Rongione, Olivier Gourmet même, qui est dans un très bon jour.
Mais je tiens à mentionner Chris Cornil, Yves Larec et Françoise Oriane qui, parmi bien d’autres, sont excellents, d’une justesse rare et d’une précision, d’une originalité, dans leurs scènes, absolument parfaite, aussi brèves soient-elles.
Bien entendu c’est Adèle Haenel qui emporte la timbale : elle est de tous les plans, irréprochable, d’une densité jamais prise en défaut. Et ce n’est pas simple pour une encore jeune médecin que le métier oblige à une grande réserve, une équanimité toujours maintenue, un contrôle parfait de ses émotions. Aussi lorsqu’à la fin, elle dépasse sa ligne de conduite pour un bref moment d’abandon, sortez vos mouchoirs. Même si déjà ici ou là des plans ont effleuré le bord des paupières qui sont envahies de larmes.
Le Docteur Davin, puisque tel est son nom dans le film, est montrée de près, de très près. Ce n’est pas une surprise dans un film des Dardenne, mais jamais me semble-t-il, cela n’a-t-il été aussi à propos. Ce n’est qu’en scrutant de tout près le visage, le regard, les réactions, en écoutant ses répliques rares, mesurées, prononcées généralement très recto tono, que l’on entre bien entendu dans l’intimité de son métier, mais aussi dans le cœur même des enjeux du film, ceux de la vie responsable de gens, somme toute ordinaires, qui n’agissent qu’en fonction d’une éthique, d’une exigence morale rare, sans concessions, mais aussi sans donner de leçon à quiconque.
Il faut encore souligner combien les lieux de tournages sont choisis, décorés, éclairés de façon exceptionnelle. Car tous « se répondent » en quelque sorte, en créant cette étroitesse qu’impose la modestie de tous ces gens. Même dans un w.c. il se passe des choses très complexes que nous voyons et comprenons parfaitement ; surtout si la scène n’est pas celle qui devrait se dérouler en un tel lieu. Les chambres sont étriquées, le cabinet médical minuscule, les appartements aperçus, très petits, la caravane même donne ce sentiment d’étouffement qui convient si bien, métaphoriquement, aux actions qui s’y déroulent. Et la voiture est un lieu d’isolement, de relative solitude mais où l’on n’échappe pas aux appels. Il pleut sans cesse. Rien n’est montré de la vie privée du médecin, pas de confusion, d’intimité indiscrète et inutile.