Cher Luc,
Après pratiquement une vie professionnelle entièrement consacrée aux progrès du cinéma belge de qualité, après avoir passé des jours innombrables au service des causes professionnelles généreuses et exigeantes que tu as toujours défendues avec passion et raison, après avoir enseigné et partagé ton savoir et ton talent de scénariste avec des étudiants, avec des débutants, nous sommes tous heureux, qu’à ton tour, tu puisses t’exprimer complètement, en réalisant l’un de tes projets.
Je suis évidemment scandalisé par la programmation dans une seule salle à Bruxelles, avec une projection par jour ! Cela montre à quel point le Pathé Palace devrait jouer un rôle central dans cette ville et combien indignes sont les querelles, les atermoiements et les petites lâchetés politiques qui diffèrent - jusqu’à quand ? - la mise en route d’un instrument dans lequel un film tel que le tien devrait trouver un lieu et un soutien sur la durée.
Ton film est passionnant et d’une qualité rare, car il ne recourt à aucun des artifices qui séduisent pour le plaisir d’y recourir, plus que pour leur concours au récit. Ton histoire, c’est Rangione qui la porte à chaque plan. Et tous tes plans sont justes, ils construisent progressivement l’univers d’un repris de justice qui doit se recréer un monde. Un exemple illustre bien cette écriture, l’usage du miroir dans sa première chambre de squat. C’est le reflet de la vie, plus que la vie elle-même, que le spectateur aperçoit.
A de très nombreux moments, c’est le cadre qui définit et enserre l’univers dans lequel, progressivement, se débat cet homme dont on ne sait s’il a renoncé ou non à ses idéaux.
Car le film vaut essentiellement par la richesse et la complexité des propos qui le sous-tendent. Les gauchistes ont-ils eu raison
ou ont-ils échoué ? Telle me semble être la réflexion à laquelle tu convies le spectateur.
En donnant à cette réflexion la dimension la plus tragique, celle de la mort (accidentelle ?) qu’ont provoqués des agissements qui ne poursuivaient pas, à l’époque, ce sinistre destin mortifère que nous subissons aujourd’hui lors des attentats actuels fomentés pour tuer.
Mais l’idéal était alors aussi de « changer le monde ». Tu nous amènes à repenser cela de façon subtile, jamais appuyée, avec un dialogue allusif, des regards, mais surtout un environnement réactualisé. Le scandale aujourd’hui, ce sont les sans-abri, des femmes et des hommes privés de logements. C’est en quelque sorte la forme ultime du capitalisme qui s’approprie les richesses et la paupérisation qui en est l’inéluctable conséquence.
La lutte contre cette cause est-elle encore possible, encore mobilisatrice ? C’est le propos de ton film qui, bien entendu, ne donne pas de réponse prémâchée.
Les dialogues très épurés, le montage extrêmement ferme, allant à l’essentiel de ce que l’on souhaite découvrir, sans s’alanguir, sont les deux moteurs qui rythment le film de la première à la dernière image. Des images qui parlent autant que les acteurs.
Il faut en dire un mot de ces comédiens, tous magnifiques, car ils sont excellemment dirigés et témoignent d’une réalité sans artifice. Je pense en particulier à la sœur, excellente, ou au patron qui embauche le condamné en liberté conditionnelle.
Mais c’est bien entendu Erika Sainte qui crève l’écran, elle jaillit comme un volcan dans la vie de cet homme qui essaye de reprendre pied dans une vie ordinaire.