Aller au cinéma sans rien savoir du film m’est souvent une immense source de plaisir ; ce film en est un bel exemple. Nous sommes embarqués dans le récit sur 3 générations de familles qui se reproduisent de façon quasi industrielle.
Nous ne savons rien des métiers des géniteurs, nous ne voyons rien du monde extérieur, nous sommes au cœur de ces familles où se succèdent mariages, deuils et naissances dans un flot parfaitement maîtrisé et en déployant toutes les nuances de cette palette de la vie. Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Une splendeur.
Les images semblent inspirées par Théo van Rysselberghe, elles sont d’une beauté, d’une délicatesse rare, certes d’un style « impressionniste » très affirmé, mais qui correspond si bien à cette atmosphère surannée de la bourgeoisie aisée qui vit dans un corset de bonnes manières, ici admirablement incarnées par des actrices remarquables, toutes. Avec, à de brefs moments, un brin de saphisme subtil. Autour d’elles, une myriade d’enfants qui grandissent comme des plantes exotiques, ce qui nous vaut des moments sublimes : un bébé qui réagit, un poisson qui apparaît entre deux enfants assis sur une margelle, au moment imprévisible où la caméra peut le découvrir.
Les intérieurs sont superbes de beauté : le mobilier, les papiers peints, les accessoires innombrables, les bouquets de fleurs qui égayent les guéridons, les buffets et les crédences, tout concours à ce luxe qui sent l’encaustique et la lavande ; même les méridiennes d’osier tressé invitent au repos sur les terrasses, mieux qu’un Lafuma ; c’est peu dire !
Les actrices enchapeautées, les jeunes filles aux tresses et aux chignons pleins de juvénilité, les coupes de cheveux et les maquillages subtils (Merci Kaatje !) tout donne à cette société de gens
« bien comme il faut » une élégance suprême. Les costumes sont tous d’un raffinement qui force l’admiration pour cette forme de bon goût. (Admirez les bretelles !)
Mais la vertu centrale, à mes yeux, de ce film, c’est de restituer, de faire ressentir profondément les émotions terribles que la bienséance de l’époque obligeait à contenir. Tant les joies que les peines, les désirs que les effrois. La présence carnavalesque du clergé et de ses senteurs d’encens attendrirait bien, tellement ce ridicule aujourd’hui paraît incroyable. Le dialogue est compendieux mais il est des moments où il n’est pas possible de retenir ses larmes devant ce qui dévaste les vies qui nous sont contées.
Tout cela se déroule un peu comme un yoyo qui doucement descend puis remonte le cours du temps ; les souvenirs jaillissent aux moments d’intense émotion, les images du passé éclairent les épreuves nouvelles. Et une musique d’une rare subtilité accompagne de façon charmante cette époque qui nous est peinte aux accents de Liszt, de Fauré et de tant d’autres, joués avec une simple délicatesse au piano.
La voix off qui accompagne le récit est écrite superbement, dans une langue devenue rare et la comédienne qui la dit, le fait avec une élégance qui s’intègre parfaitement au style délicat du film. Alors, bien entendu, j’entends déjà les détracteurs : décadent, vide, sans histoire, vieux... Tous ces arguments viennent à l’esprit de ceux qui ne peuvent lire une autre époque qu’à travers leurs yeux myopes d’aujourd’hui.
Il faut se laisser bercer par cette écriture cinématographique faite de plans larges, quelques délicats ralentis, d’amples mouvements de caméra qui balayent l’espace avec noblesse pour découvrir des lieux sublimement beaux et des personnages qui s’y meuvent comme dans une pavane incertaine et pleine de pièges ; ceux de la vie.
Certes, ce qui constitue ce film, ce n’est pas l’éternité. Mais est éternel. Si vous ne me croyez pas, lisez : http://publikart.net/eternite-veritable-choc- cinematographique/