Lettre adressée à Hichame Alaouié, chef opérateur.
Cher Hichame,
C’est avec un profond plaisir que j’ai vu le magnifique film de La-fosse, parfaitement réussi, tout à fait accessible et remarquable en tous points.
Il ne suffit pas de dire son plaisir, encore faut-il en identifier les causes, ce que je vais m’efforcer de faire pour partager avec toi - avec vous tous - la joie éprouvée au sortir de la salle.
L’histoire, courte, simple, forte et parfaitement menée, met en place, superpose, les trois causes de tension : le sort de la maison, le sort de la relation mère/fils, le sort de la vie des fils.
A chaque scène sa raison d’être, son climat spécifique. Il n’y a pas de redite, même s’il y a un effet de spirale, à table, au salon, au ping-pong … L’enjeu est clair, proche de la tragédie grecque. Une mère est-elle mère à jamais, ses fils détiennent-ils par leur seule existence, un droit naturel sur leur génitrice ?
L’interrogation, l’introspection d’Isabelle Hupert durant tout le récit est très bien montrée, avec cette sexualité renaissante, ambiguë d’abord dont ses fils sont témoins. Puis la baise hâtive, goulafe dans la voiture, plus confortable ensuite, et le besoin de reconnaissance sociale enfin : cette scène de brosse à dent pendant la douche place exactement le problème là où il est : la promiscuité, le phantasme, le besoin de propreté et en même temps le trouble du corps dont on dissimule la féminité.
Et l’impossibilité de communiquer quand on veut se brosser les dents, nettoyer le lieu du langage qui n’arrive pas à bien se formuler. Et plusieurs fois, dans la baignoire, on essaye de se faire propre.
Il y a dans les successions de repas (quel appétit, les acteurs !) une oppressante répétitivité : c’est le geste nourricier, maternel par excellence, celui par lequel s’exerce cet imperium lancinant.
Et comme c’est subtilement choisi pour l’amant, le métier de chef de cuisine. Comme c’est bien vu de le montrer « au fourneau » lorsque pour la première fois, il est officiellement reçu, se substituant déjà, par ce repas, qu’il fait à la mère nourricière. Et sa langue différente qui rend les échanges plus difficiles encore ; comme c’est bien vu !
Le père des garçons est parfait, comme l’amant. Il exprime si bien la violence non vécue mais imposée qui nourrira celle entre les fils, comme par l’effet d’un vase communicant. Massif, autoritaire, il est à côté de sa femme, comme un commandeur exerçant son pouvoir avec ses billets de banque.
La petite amie de Jérémy est parfaite aussi et la façon dont se vit cette relation balbutiante montre si bien l’impréparation des fils par l’exemple désastreux des parents. Un jumeau semble indéracinable, l’autre chipoteur : les mains aux fesses, la jeune femme qui le chevauche, lui qui la chipote sans talent ; encore vêtu l’un et l’autre comme s’ils assumaient mal leur vérité. Bref rien que de l’animal, montrant leur manque l’apprentissage de l’échange, de la tendresse.
La tonalité des décors brouillée dans des tons sans couleur franche, avec des camaïeux indéfinissables : lie de vin dans le salon, beigeasse ailleurs, bleu pétrole, … Même la nature extérieure semble délavée.
Les cadres sont parfaitement mis à profit. Installés, fixes, ils délimitent le champ oppressant, carcéral dans lequel s’élaborent les tensions. Il me paraît que c’est l’une des marques, l’un des traits de style les mieux maîtrisés du langage cinématographique de ce récit. Le cadre bouge seulement pour souligner l’échappée concédée à l’un des protagonistes, soulignant sa tentative de fuite, vouée à l’échec tant est prégnante cette ambiance retenue, étouffante.
J’ai été très sensible aussi aux options photographiques. D’abord par les changements contrastés de lumière de scène à scène, cadençant le cours du temps et soulignant les humeurs, défiant la quasi unité de lieu.
Le parti pris des contre-jours très appuyés montre admirablement l’idée que la lumière, la vie c’est dehors, la confusion de sentiments, l’obscurité, c’est dedans. Ça ne « claque » jamais dehors, c’est toujours lisible, mais c’est plus léger, plus aéré.
Et en intérieur, ces attaques en contre-jour qui tombent sur les cheveux, laissent souvent l’expression des visages dans l’ambiguï-té de l’ombre, c’est très bien utilisé. J’aime aussi quand, en intérieur nuit, la zone centrale seule est éclairée, accentuant encore le manque de perspective du lieu, et de leur avenir à tous.
Lorsqu’Isabelle Hupert mange du poulet, seule à cette table vide et blanche, image de son avenir, avec la carafe cristalline, on croit retrouver les ambiances flamandes de ces peintures du 17ème ou Le Caravage dans « La Cène à Emmaüs ».
Il y a beaucoup d’audace à laisser des noirs si profonds, des personnages en silhouettes (ping-pong e.a.) mais aussitôt, on perçoit que c’est parfaitement à propos, car l’individu est encore si confus, la situation si obscure.
Bien entendu j’ai beaucoup aimé que la maison ne soit vue dans toute son ampleur qu’à la fin, lorsqu’on semble la quitter enfin. Lorsque le seul couple qui « tenait » encore pour de mauvaises raisons à « jouer » la rupture par l’accident de l’un et la brutalité