Un film splendide, inattendu et d’une qualité rare, même s’il démarre un peu lentement, façon Tarantino en mode copier/coller. Mais lorsque le personnage arrive en Europe, à Paris, les choses vont commencer de façon très forte : l’émergence d’un talent singulier, inattendu, très spectaculaire, celui d’une danseuse-cho-régraphe qui arrive à imposer son art dans un monde plutôt répétitif et frileux, celui du spectacle de cabaret, puis d’opéra au début du siècle dernier. Le personnage a existé nous dit-on, mais là n’est pas l’intérêt central de ce biopic qui se concentre sur deux choses admirablement décrites : la volonté inébranlable d’une artiste à obtenir les résultats inattendus, nouveaux, pour s’exprimer. Et ensuite l’arrivée d’une rivale qui va confronter deux mondes, deux talents, dans une concurrence terrible, sans pitié. Il faut dire que la concurrente a laissé son nom dans toutes les mémoires : Isadora Ducan.
Tout cela nous est conté de façon subtile, dans un rythme bien soutenu qui évite l’enlisement dans des sous-intrigues, des anecdotes sulfureuses, malgré la tentation de la scénariste qui souhaite ne rien cacher des multiples facettes de cette vie épuisante d’une passion incarnée. Deux choses m’ont particulièrement plu : l’incroyable talent de l’actrice ; elle ressemble à un adolescent à l’âge ingrat, elle finit par incarner une sorte de vestale sublime qui jaillit en tourbillonnant comme une incantation vers le ciel, un derviche qui se serait fait grâce et beauté.
Et l’image du film, absolument superbe. Inspirée sans doute par Pierre Puvis de Chavannes, la photographie est d’une intense beauté et tout concourt à cette réussite esthétique du film nécessaire pour en servir le propos. Nous sommes dans un univers d’allégories symbolistes rarement exploité de façon à la fois très réaliste et très esthétisante. Les costumes, les décors, chaque accessoire contribuent à cet univers restitué du basculement culturel entre l’art pompier et ce qui deviendra l’impressionnisme.
Même François Damien, avec son regard vide et glauque, sa face marmoréenne et inexpressive, n’arrive pas à gâcher le charme qui se dégage du film ; il faut dire que ses prestations sont fugitives et justifiées sans doute par une intervention tax shelter à nouveau totalement incompréhensible dans un film franco-français avec un prologue américain. Même si l’on se souvient que le chef opérateur Benoît Debie est belge.
La découverte d’une réalisatrice forte et inconnue de moi, Sté-phanie Di Gusto, ainsi que d’une actrice hors pair, SoKo, ajoutent à l’immense plaisir que le film dégage par maints aspects. Vous n’oublierez pas de sitôt la fille Depp/Paradis, Lily-Rose, en danseuse et Mélanie Thierry en proche assistante, qui crèvent l’écran. Un film qui n’a pas, semble-t-il, été précédé par une grande publicité malgré sa sélection à Cannes, mais qui vaut vraiment l’intérêt qu’il mérite. Offrez-vous cette danseuse.