Voilà un film de très belle facture qui réunit avec talent plusieurs éléments constitutifs, à mes yeux, d’un bon spectacle. Le film dépayse : il se déroule au Chili et les décors tant extérieurs qu’intérieurs sont somptueux, d’une ampleur majestueuse dans les montagnes, d’un luxe colonial dans les lieux du pouvoir. Rien que la scène de salon fumoir urinoir mérite le déplacement. Le film nous ramène dans les années d’après-guerre, aux temps affreux de la dictature de Viléda dont un des gardiens de camp de concentration n’est autre que Pinochet. Et il y a Neruda, l’immense poète qui domine de toute sa puissance physique, de toute son autorité morale, de toute sa notoriété, ce récit construit à la fois comme un biopic et une classique chasse à l’homme policière.
Le réalisateur a déjà fait, par deux fois au moins, la preuve de cette exceptionnelle capacité à dépeindre l’Histoire et de raconter une histoire : No & El Club (189).
Ici le film ne met pas tous les atouts dans son jeu : Neruda est franchement peu sympa, goujat avec sa deuxième épouse. Le flic est un peu caricatural, c’est sa voix off qui raconte une partie de l’histoire, celle de la traque politico-symbolique entre l’idéaliste et le soutier du pouvoir.
Mais le jeu des acteurs, la saveur des lieux parcourus, l’étrange ambiance militante, façon résistance française, tout cela colorie le film de moments qui fascinent et donnent envie de mieux connaître l’histoire du poète, du pays et des liens psychologiques torsadés qui mènent ces deux hommes vers un face-à-face dont on ne sait, en définitive, s’il a bien eu lieu. Un cinéma au ton déroutant, qui est d’une expression très puissante, hors des sentiers battus et qui mérite d’être découvert.