Voilà un film qui se mérite, d’une grande intelligence humaine, psychologique, sociale et cinématographique. Certes, une province flamande indéterminée où s’ennuient des adolescents en proie aux problèmes de leurs âges, en proies à une forme de brutalité qui est l’expression de ceux qui n’arrivent pas à parler, à s’exprimer autrement, malgré les efforts d’enseignants dévoués et de certains parents courageux, ce n’est pas un biotope réjouissant. Mais quelle acuité de regard, quels acteurs du mal-être, quelle intelligence narrative.
Et pour le prix d’une, nous avons droit à deux histoires : celle d’un fait divers crapuleux. Celle d’une micro société polarisée entre deux types de mères. L’une est abusive, l’autre confiante, généreuse. Mais tout cela de façon subtilement montré par touches successives. L’une est rédemptrice, l’autre un succube. Et tout ce petit monde communique par des phrases souvent monosyllabiques, dans un patois tel que les sous-titres en néerlandais sont nécessaires. Pour accentuer encore le côté étriqué, écrasant de cet univers, le format du film 4/3 (le bon vieux 1:33 de nos jeunesses) restreint la vue proposée, le plus généralement d’ailleurs en gros plans, avec des courtes focales. Et pour accentuer encore
cet enfermement du regard sur le monde, des cadres de smart-phones se glissent dans le récit lorsqu’il se fait voyeur, lorsque l’univers montré n’est qu’aux ados, mal dans leurs peaux, mal dans leurs vies. Il se lit que beaucoup de ces images ont été tournées par les acteurs eux-mêmes. C’est subtile et très réussi. Les cadrages, les mouvements de caméra et de zoom sont aussi d’une incroyable ductilité, suivant avec une précision très spontanée les petites actions qui nous sont montrées, comme à la dérobée. Le point de vue est généralement gênant, car il accentue le sentiment que nous voyons ce qui ne devrait pas être montré.
Une autre chose qui impressionne, c’est sans doute à la femme réalisatrice que l’on doit cette audace : pas un sein nu. Mais des verges, aux moments où elles sont envahies de désir. Je crois que ces images, certes peu conventionnelles et peu nombreuses dans le film, renversent en quelque sorte le regard toujours univoque de l’homme sur le corps (sexe) de la femme. Voilà que l’inverse est ici proposé de façon très pertinente. Ce film est une réussite, comme un excellent reportage sur celles et ceux pour qui C’est arrivé près de chez vous, mais pas dans une Home sweet home.