Cet auteur nous est bien connu pour son livre exceptionnel Les Bienveillantes qui était une descente en enfer dans le IIIe Reich le plus terrible qui soit. Un roman qui imprégna à jamais l’esprit de ceux qui l’ont lu. Ce film n’a sans doute pas la même puissance évocatrice, mais il porte une ambition analogue : l’analyse que fera le spectateur de tous les aspects les plus divers, les plus insolites, les plus terribles, d’une guerre des pauvres, oubliée aux confins de l’Ouganda et du Soudan.
Petit à petit nous faisons connaissance des lieux et des protagonistes qui nous évoquent leurs parcours. L’enfer au soleil, la mort en pleine nature, la cruauté paroxystique dans un pays de savanes ondoyant aux vents caressants. Nous n’apercevons de ces massacres que de fugaces photos. Il y a un côté répétitif, lent, un peu traînant et contemplatif, dans ce film qui, à force, lui donne toute sa puissance. Nous ne survolons en vitesse aucun des aspects terribles qui permettent à quelques uns de déchaîner la monstruosité qui jaillit de leurs cerveaux malades et pervertis par une cruauté, une religiosité omniprésente, d’inspiration chrétienne ou tribale peu importe, le mélange est délétère et donne à l’expression « opium du peuple » tout son sens le plus tragique.
La LRA, l’Armée de résistance du Seigneur (*Lord’s Resistance Army) est une abjection analogue sans doute aux massacreurs Rwandais. Wrong elements caractérise, ce qui aux yeux de ces fous de dieu, ne correspond pas à leurs critères et doivent donc être éliminés. Nous nous attardons sur chacun des aspects de ce conflit, (sauf hélas ceux qui le financent et l’arment...) nous essayons de suivre le cheminement de ces jeunes (garçons et filles) arrachés à proprement parler à leurs familles pour devenir des chiens de guerre, des enfants soldats et des femmes objets pour mâles déshumanisés.
J’ai deux regrets par rapport aux partis pris du réalisateur : qu’aucune carte géographique ne soutienne la découverte, la localisation, de ce drame oublié. Que aucune voix off ne complète les informations qu’il faut se contenter de lire fugacement entre les
« chapitres » du film et qui sont indispensables, mais insuffisantes à leur complète compréhension.
Et j’attire l’attention du spectateur sur le choix musical qui tranche culturellement de façon saisissante avec le reste du film. C’est audacieux et plonge le spectateur dans un abîme de réflexions sur le sens de l’expression d’une humanité si diverses, si riche et parfois si désespérante. Cette musique témoigne que l’esprit humain peut s’élever jusqu’au sublime.
Le cadre « télé » de l’image, outre qu’il correspond aux rares documents qui nous sont montrés, donne un sentiment d’étroitesse contraignante dans un pays réputé pour ses larges horizons. Ici, la contrainte est perceptible à l’œil. L’histoire se rencontre aussi avec la reddition d’un des leaders, son déplacement vers le Tribunal International à La Haye.
Et toute la problématique des bourreaux, des victimes des bourreaux, devenus bourreaux eux-mêmes, leur rédemption, le pardon, l’oubli, la situation des victimes et leurs attentes, leurs espoirs, leur résilience, leurs légitimes exigences de réparation, tout cela sous-tend de façon très riche le montage du film qu’il faut saluer, car il n’est pas du tout racoleur. Il est l’œuvre d’une des meilleures monteuses en activité en Belgique, Marie-Hélène Dozo. Comme quoi, il est des interventions tax shelter qui pour un film strictement tourné en Afrique, justifient parfaitement le soutien qu’elles permettent à une production qui mérite d’être vue, malgré la lourdeur du sujet.