Lettre adressée au réalisateur.
Cher Eddy,
Aller voir ton deuxième film n’était pas un grand suspens, tant j’avais apprécié le premier, (*Le Tango des Rashevski) tant la presse et la rumeur t’ont tressé des lauriers, depuis Berlin.
Et à juste titre ! Irina Palm est un très beau film, intimiste, qui touche les tréfonds de nos valeurs, de nos limites, de ce qui nous ferait basculer dans la folie : la souffrance mortelle d’un enfant.
Comment y répondre … Que ceux qui n’ont pas vécu cette épreuve se taisent. Et laisse aux artistes le soin de nous guider dans cette parabole à peine imaginable où l’acte qui donne la vie, réduit à ce qu’il a de plus bestial, devient une source (le joli mot !) de revenu pour rendre la vie à celui qui la perd.
Cette histoire tragique, épouvantable, est devenue grâce à toi, parfaitement supportable car tu as fait le choix de ne pas t’appesantir sur l’enfant. On le voit peu, juste ce qu’il faut pour s’attacher, comprendre, créer l’empathie avec cet être souffrant sorte d’incarnation de toutes les souffrances qui tuent ceux que l’amour quitte. Brève apparition encore dans l’ambulance qui rappelle si besoin est, que cette descente aux enfers de sa grand-mère n’est rien d’autre qu’une rédemption. Et je suis sensible au fait qu’elle y rencontre à nouveau l’espérance d’un amour à construire.
Tout cela est allusif. Nous ne savons pas si le gosse sera sauvé, et avec lui, le couple de parents, nous ne savons pas si le macro et la branleuse vont devenir des amoureux de Peynet. Nous l’espérons.
Ce qui me frappe particulièrement dans ce récit, c’est l’humour sous-jacent qui est particulièrement perceptible par exemple dans les scènes où cette Grand-Mère Courage se retrouve chez Agatha Christie. Il y a là des moments délicieux, des univers inconciliables et cependant juxtaposés, avec tact et efficacité puisqu’ils permettent de mesurer mieux encore l’effort de cariatide fait par ton personnage pour soutenir le monde.
Plein de petits moments concourent utilement à rendre perceptible cet effort inhumain auquel elle consent pour surmonter sa nausée. Quel courage d’aller revoir son initiatrice dont elle ne pouvait attendre grand-chose d’autre que les insultes, et - secrètement - la modeste satisfaction d’aller une fois encore, au bout de ce qui lui permet de se regarder dans le miroir sans baisser les yeux.
Ce sont les acteurs, tous, dans ton film, qui laissent bouche bée. Les parents sont parfaits. Par leur allure, par leurs attitudes excessives, hystériques, mais aussi par leur évolution qu’ils rendent si bien tout au cours du récit. La mère, blondasse qui aurait pu être larmoyante, revêche et peu plaisante, devient émouvante aux larmes lorsque enfin elle comprend qu’agir est la voie de l’espoir, quand bien même cette voie serait-elle un nouveau calvaire.
Le père réussit quelques moments d’anthologie pour un acteur. Quelles colères !
Le concurrent à Soho, les copines, tous sont parfaitement justes et laissent à Irina le privilège exclusif de ce visage habité par la grâce et la stupeur. Le seul à le bien regarder ce visage, c’est Miki. Et il le déchiffrera pour le meilleur.
Les costumes - Ah ! Ce tablier qu’elle porte ! - les décors, les lieux extérieurs, tout est magnifiquement équilibré pour rendre dans ton film ce climat de l’ordinaire quotidien et médiocre de gens sans histoire qui auraient dû le rester si le mal n’avait décidé de les détruire. Car une telle maladie ronge toute une famille, on le sait hélas !