Un film très puissant, qui vous prend aux yeux dès le début, dans une ambiance lumineuse, un choix de couleurs en camaïeux de gris, avec des ombres profondes, des hautes lumières maîtrisées qui offrent aux spectateurs un univers sculpté par la lumière, de somptueuse façon. Une nouvelle fois, Christophe Beaucarne a été sublime, utilisant de hautes et vastes ouvertures de fenêtres, de portes vitrées, des surfaces, parfois zénithales, dans l’immense atelier, pour envahir un espace fait d’ombres et de lumières qui est le propre des volumes immobilisés qui ne vivent que des effets d’éclairage qui les mettent en valeur. C’est un régal de beauté plastique. Et qui est en parfaite adéquation avec l’univers proposé, celui d’une personnalité herculéenne, déterminée, au prix d’une rampante maltraitance des femmes qui l’entourent, par amour, affection ou vénalité. Ce qui nous vaut, dans la dernière partie du film, quelques scènes d’une torride sensualité.
Un étonnement vient du choix exclusif de la glaise ; où sont les marbres, les bronzes ? Cette absence est réductrice et laisse insatisfait lorsque l’on connaît un peu l’œuvre superbement exposée à Paris, tant au musée Rodin qu’au Grand Palais actuellement.
Si Vincent Lindon est très convaincant dans le rôle du « maître » comme Rodin se faisait appeler, les autres personnages sont moins évidents. Camille Claudel est interprétée avec une modernité jusque dans certaines de ses répliques, qui dénote. La compagne officielle, Rose, possessive et caricaturale semble « plaquée » dans l’histoire, histoire de créer les antagonismes qu’une description trop linéaire de l’artiste rendrait un peu fade. Le rôle est interprété de façon fascinante par Séverine Caneele, comédienne ouvrière au destin singulier dans le cinéma français. Les grands artistes de l’époque, comme les critiques conservateurs, jaillissent dans le récit, sans préparation, sans autres raisons d’apparaître que les dialogues académiques débités dans des décors de décorateur et des attitudes convenues, un peu compassées.
Le séquençage arbitraire du film par « des noirs issus de dessins de Rodin » contribue à lui donner ce manque de fluidité attendue d’un scénario qui n’a manifestement pas dominé son sujet. La fin étrange en est l’illustration un peu navrante. Et la période, longue de plus de 20 années, qui nous est contée n’est guère matérialisée, car les personnages semblent, eux aussi, figés dans la glaise, sauf Camille qui devient un peu hystérique et ombrageuse, histoire de se rapprocher du personnage que nous connaissons tous, pour l’avoir vu et lu déjà. Le fait de tourner essentiellement dans les lieux de vie de l’artiste, de proposer des scènes d’extérieur dignes de Manet, d’évoquer l’intimité de Victor Hugo, tout cela ne suffit pas à surmonter les pièges habituels du biopic, genre décidément damné. Que nous dit ce film sur l’homme, que nous ne sachions déjà ? Que nous dit ce film sur nous même, que nous ne trouvions suranné, rabâché cent fois déjà ?
Et ce n’est pas la musique hyper convenue, d’un académisme en parfaite contradiction avec la vibration créatrice du statuaire qui va étonner, mobiliser, faire songer aux gestes créateurs et révolutionnaires qui ont présidé au basculement de l’académisme à la modernité, en sculpture. Un mot encore pour souligner l’admirable travail du cadre, un tournage tout en mouvements, utilisant deux caméras à la fois pour nourrir un montage très discret, laissant au regard le temps de percevoir l’intériorité des personnages en action.
Rodin, une visite d’atelier. Et une coproduction tax shelter de plus avec la Belgique et la RTBF. N’attendez pas le passage à la télé, allez en salle, sinon vous ne verrez plus rien de ce qui fait la richesse de ce spectacle rare qui aurait pu être un très grand film. Détail étrange : la copie que j’ai vue était avec double sous-titrage : vers la flamand, soit. Mais aussi le texte en français... Un affront à l’équipe « son » du film ?