Brillant ! Voilà un film dont, à priori, l’on n’attend rien qu’une sympathique comédie distrayante. Et qui se révèle un film fort, atypique, important. Un Pygmalion improbable, éblouissant bateleur d’estrade à Assas, faculté de droit dont la réputation droitière est bien connue, jette son dévolu sur une Galatée issue de l’immigration. Daniel Auteuil et sa Fair Lady, Camélia Jordana, que rien n’aurait dû rapprocher, portent le film et le font avec une vigueur, un sens magnifique de l’interprétation de personnages riches et complexes. Mais il n’y a pas que cette confrontation de générations, de culture, il y a aussi le récit par petites touches, finement décrites, des banlieues problématiques, sans tomber jamais dans les clichés. Camélia vit à Créteil, lieu de la jeunesse du réalisateur. Le métro, endroit par excellence de mélange social, est presque un personnage du film. Puis il y a cet autre mélange : université-barreau et belles carrières, qui est subtilement évoqué.
C’est un film qui repose sur les dialogues ; ils sont remarquables ! Que ce soit ceux des protagonistes, des personnes croisées au hasard, des pontes aux réputations d’excellence, ou des jeunes loups prêts à tout pour briller dans les concours d’éloquence. Dialogues aussi, via le téléphone portable, qui est, à un moment, décrit de façon irrésistible par Auteuil qui n’en laisse rien, pas plus que des réseaux « soseaux », c’est hilarant et si bien vu. Ne ratez pas la scène familiale entre Camélia, sa Mère et sa Grand-mère : une splendeur d’humour, de tendresse, et qui en dit beaucoup plus sur l’intégration progressive des populations émigrées que de longs discours alambiqués de ceux qui pensent et savent.
Ce film nous rappelle que la langue n’est pas un outil de domination par le savoir et la culture de référence, mais un moyen de réfléchir, de raisonner et de dialoguer. Et pourtant les échanges entre protagonistes ne sont pas dépourvus de provocations, d’un racisme et d’un sexisme qui contribuent à la confrontation, certes, mais aussi à nous interroger chacun de nous, sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans les propos quotidiens. L’ascenseur social est ici un escalier qui, marche par marche, permet d’accéder aux raisonnements qui émancipent, aux échanges constructifs avec ses semblables. Le dynamisme de la mise en image, mouvements d’appareil, cadres, lumières, et partis pris esthétiques affirmés, contribuent à faire de ce film une histoire que l’on suit avec autant de plaisir que de surprise. Et qui laissera des traces dans nos mémoires, car le film interroge notre quotidien.
N.B. En avant générique, un extrait de l’interview BREL PARLE réalisée par Marc Lobet le 8 juillet 1971 sur pellicule couleur 16 m/m inversible. L’image est restaurée depuis peu par les moyens numériques. Il n’est pas besoin de vous dire (bel exemple de prétérition) que cette image projetée pour la première fois en salle sur grand écran, est magnifique.