Ce qui me paraît capital dans ce film, c’est sa beauté formelle, sans outrance, une très belle reconstitution d’époque. Nous sommes à la fin de la première moitié du XIXe siècle, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, à Paris. En ville, dans des usines, à des meetings, des rédactions de journaux, et petit à petit, se nouent des liens qui marqueront l’histoire. Engels et Marx dans leur quotidien, incarnés de façon crédible et talentueuse.
Par contre, demander à Gourmet d’être Proudhon, ce n’était pas prudent ; on est passé à deux doigts de la catastrophe, une fois encore. Mais tous les rôles, même modestes, ont une unité de style qui s’intègre bien dans cette atmosphère brune, laborieuse, aux éclairages souvent insuffisants, qui augmentent encore ce sentiment d’étouffement ressenti par le spectateur, reflet, subtilement restitué, d’une condition ouvrière nouvelle - celle de la révolution industrielle - et terrible - celle de l’asservissement aux lois du marché, celles de la concurrence et de la privatisation du profit.
Après Baldwin dans I am not your negro (409) c’est Marx qui est l’objet de ce film du talentueux Raoul Peck qui avait marqué déjà par son Lumumba. Un militant du cinéma, dont la carrière politique et académique sont d’une rare richesse. Ce film me semble parfaitement maîtrisé, coulé dans une forme, une esthétique, en parfaite adéquation avec son propos. Nous sommes aux antipodes du biopic, du spectacle « historique », de l’histoire d’amour et de la description psychologique de fortes personnalités. Et pourtant tous ces éléments contribuent à l’intérêt du film de façon... manifeste. Un film d’histoire pour l’avenir. Et l’occasion est bonne de souligner, qu’ici, le tax shelter, dans une coproduction européenne ambitieuse, trouve sa parfaite raison d’être.