Étrange film qui, comme le précédent du même réalisateur Tho-mas De Thier (*Des plumes dans la tête) nous promène dans un univers qui ne correspond à aucun schéma préformaté. Un récit qui fait l’économie de ses explications rationnelles, un conte dont le sens et la logique sont absents, comme pour épargner le spectateur, un univers dévoilé sans logique cartésienne comme pour mieux en faire sentir l’étrange singularité.
Et pourtant, pas un instant l’ennui ne s’installe dans cette espèce de Microcosmos qui traite les petits animaux comme les hommes qui les habitent, avec la même attention fragile, le même souci de beauté, celle que l’on porte en soi malgré l’âge, malgré l’apparence peu amène d’un serpent, d’une fourmi, d’un insecte inconnu et bien entendu des papillons qui fascinent et sont dans le film une sorte de Graal souvent évoqués, parfois entrevus sur des planches de collectionneur, ou qui rendent une fugitive visite avant de reprendre leur envol mystérieux.
Dans toutes ses beautés étranges qui n’ont entre elles aucun lien logique sauf celui de tisser, comme une araignée, une toile que le moindre souffle ébranle tout entière, un couple âgé semble aller en pèlerinage là où un fils est mort, 45 ans plus tôt. Rituel du nettoyage de la tombe, quelques échanges évocateurs, jamais d’explication. Un pique-nique inconfortable dont les reliefs attireront quelques insectes voraces, une sieste propice aux échanges, aux règlements de comptes à mots à peine feutrés.
Et des jeunes qui passent, scouts, entomologistes, réincarnation d’un jeune qui pourrait être le fils disparu... Tout cela est fugitif, souvent maintenu hors de la netteté que permet la profondeur de champs, comme pris dans les brumes de la mémoire.
Ces brumes qui occupent l’espace, celui rêvé sans doute d’une tempête de neige qui s’abat sur les protagonistes comme peut-être le deuil les a glacé. L’eau ruisselante qui devait les abreuver n’est qu’une surface certes fluide et attirante, mais qui ne délivre que les éclats précieux d’une matière devenue inaccessible. Les surfaces, rugueuses, sensuelles, sont filmées avec suavité lorsque s’y posent les mains avides de ce contact primal avec la nature. Oui, il y a des myrtilles. Mais ces baies sont, par les déjections des renards, devenues impropres à la dégustation. Est-ce l’image de ce monde que tout a rendu funeste, dangereux, « ina-valable » ? Et pourtant, il dut être délicieux ce monde que la vie a empli de contes d’enfants, de suggestives estampes japonaises, de souvenirs évocateurs d’un raffinement bourgeois.
Mais voilà, le moment vient où le soir tombe, les ténèbres mystérieusement, inexorablement, envahissent l’espace et la conscience. Vient aussi le temps de se retirer, de laisser aux cycles de la nature ce monde dans lequel chacun ne fait que passer, fugitivement, en dérangeant le moins possible, en admirant les roses superbes et les papillons chamarrés et capricieux.
Le film se regarde avec des yeux emplis de mystères. Nous ne comprenons pas, nous restons fascinés. Et Michel Piccoli contribue beaucoup à ce regard gourmand : pas une image de lui n’est quelconque. Quel acteur supérieur, d’un naturel absolu, qui par le moindre mot, le moindre geste, à chaque silence immobile, remplit l’image, nos émotions, de façon si subtile qu’on croit le découvrir pour la première fois. Aussi simple, dépouillé, vrai et bouleversant. Natasha Parry se rapproche plus de Madeleine Renaud, de Emma-nuelle Riva ou de Juliette Gréco avec ce style un peu désuet qui irrite et attendrit à la fois. Ce couple qui ne vit plus ensemble, ces parents désunis qui se retrouvent rituellement pour le jour anniversaire de la mort de leur fils est touchant, sincère et émeut avec discrétion, avec tact.
Quel dommage qu’un tel film ne soit pas l’objet d’un engouement des spectateurs. Ils y découvriraient, en plus, une image superbe, finement ciselée par des lumières naturelles qu’il aura fallu attendre avec confiance et capter avec talent. Une bande sonore superbe dans laquelle l’espace est reconstruit par les cris d’oiseaux, les pépiements, le bruit du vent, le bruit collant des pas dans la boue, ces mille signes de la vie qui reprennent leur importance lorsque la vie semble doucement se retirer comme le niveau d’eau qui baisse à cause d’une fuite, une fissure incolmatable, celle du temps. La musique composée pour le film devrait pouvoir s’écouter pour elle-même tant elle est belle, riche, ingénieuse et douce aux oreilles émues par ce que voient les yeux dans la tête.