Voilà un film très attachant, ambitieux et exigeant pour le spectateur, car il faut bien l’admettre, il n’est pas sans grandes maladresses dans sa construction, sa structure.
Donner à voir une transformation sociale, profonde et complexe, sur la durée, en intégrant la ruralité et l’urbanité, des antagonistes irréductibles qui ne s’expriment que par les méandres issus d’une ancienne tradition, dans laquelle la population juive a encore une place, une culture riche et parfois refoulée, ce n’est pas simple.
Mais l’on ressent bien les enjeux, le poids de ce qui est montré de façon impressionniste. Et impressionnante. Peu importe de quel pays l’on parle, ce sont tous les pays en mutation de civilisation qui sont ici concernés : l’usage d’une langue minoritaire et la langue prétendument commune ainsi que la langue étrangère dominante, la condition de la femme, l’enseignement, l’homosexualité, sont
e.a. les sujets abordés, qui s’entremêlent dans la durée et l’espace, qui percolent dans notre attention durant tout le film comme, sans doute, dans la vie de ces gens qui nous sont montrés souvent de façon allusive, en clair-obscure.
Tourné à Casablanca par le réalisateur de Much Loved (160) et de Les Chevaux de Dieu (20) ce film doit être défendu. Et la lecture d’un des commentaires qu’il provoque sur internet, le café du commerce du plus bas étage qui soit, me semble exemplaire de cette nécessité : Encore ce fils de pute de juif qui travaille jour et nuit pour détruire le Maroc en y normalisant la débauche et l’occidentalisation. Il mérite d’être pendu ce fils de pute. Qu’Allah le maudisse.
L’on a beau être partisan de la liberté d’expression, on ne peut tolérer qu’en une seule phrase soient réunis le sexisme, l’antisémitisme, le nationalisme, le refus de l’altérité, la menace de mort, l’appel au crime et l’instrumentalisation du divin.
C’est en effet tout cela que le film analyse, scrute, éclaire de mille façons et contribue à combattre. Et c’est pourquoi il faut le défendre. Maryam Touzani est d’une beauté exceptionnelle, et elle le doit me semble-t-il, surtout à ce qui l’habite, le combat pour l’émancipation de la femme au pays de la régression et de la burka. L’importance du film, son charme, compensent largement ce qu’une critique formelle pourrait amener de dévalorisant.
Et je n’oublie pas que la Belgique est en coproduction, avec l’aide du tax shelter. Et il faut bien accepter ici ce type de soutien à un cinéma qui n’existerait sans doute pas sans ce soutien militant. C’est autre chose que de soutenir une médiocre comédie franchouillarde.