C’est pas le diable, mais un peu l’enfer tout de même. Réalisateur flamand ayant deux films déjà à son actif, celui-ci s’ajoute dans le droit fil d’une recherche affirmée d’un style, d’un univers, d’une écriture résolument non classique, assez trash, et peu soucieuse de clarté cartésienne ou du confort du spectateur.
Un cycliste, au faîte de sa gloire, part au Sénégal après un accident. Il veut « s’éclater » et rien ne semble le retenir. Nous partageons cette journée de retrouvailles avec son frère, et de descente aux enfers avec une sorte d’Eurydice d’ébène qui nous fait partager une réalité locale de façon particulièrement véridique. Le film est
« fabriqué » avec des plans aux cadrages étonnants, un montage vif et arbitraire, créant une espèce de chaos visuel augmenté par un chromatisme extrême, un grain de l’image, semble-t-il tournée en argentique, loin de tout esthétisme convenu, mais cherchant une ambiance visuelle qui rapproche un peu du tag, de certains styles issus du street art.
Il y a de nombreuses hypothèses de récit qui s’enchevêtrent et donnent parfois lieu à des images étonnantes, à des issues, issues de phantasmes, du cauchemar, de l’hallucination.
Et la musque qui baigne le film dans un univers sonore très en accord avec ce que l’on y voit, ne vous lâche pas les tympans une seule seconde. Un délice sans doute pour ceux qui recherchent ce type de sons en festival, en boîte de nuit. Mais qui demande une résistance déterminée aux décibels qu’un « César du son » aurait compressées et tordues à l’extrême. Pour les connaisseurs,
mentionnons le nom de ce groupe « célèbre » de l’underground :
Soulsavers.
Il faut mentionner aussi le romancier Dimitri Verhulst qui est adap-té, une nouvelle fois, au cinéma (*Problemski Hotel et La merditude des choses - De helaasheid der dingen) et qui, sans doute, travaille dans un univers fictionnel très semblable à celui de Koen Mortier, taillé à la serpe. Le titre du roman adapté ici est : Monoloog van iemand die het gewoon werd tegen zichzelf te praten, traduit par : Monologue d’une personne habituée à se parler à elle-même.
Félicité d’Alain Gomis (394) a été produit par le même producteur qui a pris en charge l’équipe de Koen Mortier au Sénégal. L’univers de ces deux films est très analogue à certains égards.
Nicolas Karakatsanis est le chef opérateur à qui l’on doit ces images hors du commun, et les cadrages, souvent très proches des protagonistes, sont tremblants, mouvants, sans doute comme les émotions qu’ils captent puis dégagent, de façon parfois frénétique, au mépris de « la belle image », ici, pas de mise au point, pas de profondeur de champs, pas de caméra sur pied.
Tout un univers, fort, des dialogues (en français pour un film finan-cé par la culture flamande, chapeau !) une matérialisation visuelle et sonore d’un regard singulier sur le monde. A découvrir donc, résolument. Sans l’ambition de digérer paisiblement, la paupière lourde, une production prémâchée, cent fois vue déjà. Vous le découvrirez : les anges ne vivent pas tous au paradis.