Ça grattouille, ça bouleverse, d’une façon absolument extraordinaire. Je veux dire que rares, très rares, sont les films d’une telle qualité, qui s’emparent d’un sujet aussi terrible - la pédophilie - le traite de façon magistrale et parfaitement réussie. D’abord il faut souligner le tact absolu de la réalisation qui évite aux spectateurs l’épouvante des images qui sont la réalité du drame. Je pense même que les deux scènes qui permettent de crédibiliser la délinquance criminelle ont été tournées sans la jeune actrice. Elle faisait ses « contrechamps » sans que le comportement de « l’ami de la famille » ne lui soit imposé.
Il faut d’abord dire que la distribution est parfaite, mais que, surtout, les rôles féminins sont portés au pinacle de ce qu’il est possible de faire pour des interprètes. La petite, jeune, est absolument souveraine, avec un regard inoubliable. Jeune adulte, c’est la réalisatrice qui assume le rôle autobiographique que, déjà, elle avait incarné avec un immense succès, au théâtre. Sous la direction du coréalisateur, homme de théâtre, de télévision et, de nombreuses fois, acteur au cinéma. Le résultat de cette « alchimie » est totalement convaincant et perce l’âme, sans doute même des plus blasés.
Karine Viard n’a jamais été aussi magnifique, exceptionnelle, dans un rôle qui est d’une complexité extrême. Les scènes d’explications avec sa fille adulte resteront des moments d’anthologie. Il faut mentionner aussi Pierre Deladonchamps qui assume admirablement le rôle terrible de l’infâme absolu, avec un talent, une finesse de jeu, un charme, qui font de lui le démon parfait, à la gueule d’ange. Il faudrait mentionner chaque acteur, chaque actrice, la psychanalyste, la sœur de l’ami de la famille qui témoigne de façon sidérante.
Le film utilise en outre des astuces visuelles qui sont aussi originales que pertinentes, essentiellement dans des raccords de lieux, des passages d’une époque à l’autre ; et elles sont nombreuses car l’histoire n’est pas ramassée, elle est analysée sur la longueur de cette période d’une indicible souffrance. Le montage avec « double temporalité » dans la même image avait été utilisé déjà dans Sprakeloos (376) avec le même résultat éblouissant.
La danse concourt aussi de façon déterminante à donner à ce film sa personnalité très singulière. Employée tantôt comme une partie « réaliste, intégrée » du récit, elle devient, à certains moments paroxystiques de la douleur, le moyen visuel de nous la faire voir et comprendre de façon transfigurée.
La danse a déjà servi les scénarios de 7 Days in Entebbe (516) et De toutes mes forces (410).
L’une des (nombreuses) réussites du film sont les constants va-et-vient chronologiques qui « cassent » la nécessité d’un récit conti-nu, ce qui permet surtout de montrer les moments essentiels. Ils sont très nombreux, parfois très fugitifs, et certains pleins d’humour.
Le film ouvre aussi à d’infinies méditations sur la résilience, sur le déni, sur la responsabilité de la justice, le rôle des aides psy, de l’amour en tant que moyen de dépassement des drames, de l’illusion aussi des refuges psychotropes et la culpabilité qui mure dans le silence.
Je me dois hélas, encore une fois, de déplorer le fait que le tax shelter soit au service d’une production, aussi remarquable soit-elle, mais qui n’en a ni besoin, ni intérêt.