Le réalisateur est incontestablement une personnalité phare du cinéma, dont les films sont chaque fois écrits hors des chemins battus. Clouds of Sils Maria (057) avec Juliette Binoche déjà, m’avait laissé un souvenir très fort, en particulier par le traitement très subtil des relations psychologiques entre personnes proches, liées par les événements de la vie. Les dialogues, ici, sont ciselés, du Sacha Guitry de toute bonne qualité, pince sans rire, caustique. Des amis proches, par les souvenirs anciens, par le travail, se retrouvent pour dîner en ville, les uns chez les autres, vautrés dans des canapés trop profonds, mal assis sur des chaises étroites ou des murets durs aux fesses, les assiettes en équilibre sur les genoux, les verres de vin de qualité, menaçant les robes de couturiers et les pantalons de bonne facture. Les conversations sont typiques : les uns dégoisent, les autres s’ennuient, guettant le petit détail qui fait tache. Et les retours en tête-à-tête, chacun
chez soi, déclenchent la foudre des questions : « Mais qu’est-ce que tu as voulu dire ? Tu n’aurais pas dû parler comme ça ! T’as vu sa tête quand il a entendu cette remarque... » Bref, des « dîners entre amis » qui sont parfaitement décrits et qui cachent (mal) le fait qu’ils sont tous un peu échangistes honteux. « Tous cocus » aurait pu être le titre de ce qui est, en effet, une double vie. Mais il y a un certain nombre de conversations qui interpellent car elles abordent des « vraies » questions, comme il faut dire maintenant, celle du passage au tout numérique. Dans le milieu de l’édition, les questions que cela soulève sont d’une grande complexité et elles sont abordées ici avec nuance et avec autant d’humour que de sérieux. Une comédie française comme il y en a trop peu, car elle n’abrutit pas, en mélangeant un peu de Vaudeville, d’humour dégraissé et des sujets qui ne sont pas à prendre à la légère. Un double plaisir en quelque sorte, pour le spectateur aussi.