Un film indispensable en ceci qu’il allie avec une parfaite maîtrise trois éléments rarement présentés de façon aussi talentueuse.
Une intrigue policière, menée avec beaucoup de tact et de subtilité.
Un drame familiale dont l’émotion touche à l’universel, et de nombreux propos, disséminés durant le film, nous ramènent à cette dimension pathétique du chagrin, celui qui survient lorsque les proches endeuillés ne sont pas en paix.
Une actualité tunisienne, certes datée ici en 2013, ce qui n’est évidemment qu’un choix judicieux, celui qui permet d’entrer véritablement dans le moment de dérive où la religion (ici musulmane, mais l’histoire en a connu tant d’autres) s’empare des esprits pour créer des monstres. Tous cela est montré d’une façon impressionniste, paradoxalement paisible, alors que l’objet même de l’enquête, qui est la trame du film, se déroule de façon de plus en plus tendue.
Une Fatwa est une opinion, un jugement, une recommandation, proféré par un imam, une autorité religieuse, sur n’importe quel sujet de société, de moral. Il ne s’agit pas d’un extrait de textes religieux, ni d’une condamnation, même s’il arrive qu’une fatwa prenne cette forme.
Et le spectateur va, au fil du récit, s’apercevoir que le titre du film est justifié, sans pour autant réduire le sujet à ce seul élément. La fatwa est, en quelque sorte, la cristallisation de ce qui est montré avec finesse et retenue, une des manifestations de l’islamisation perverse d’une société à la recherche de ses repères.
L’art plastique qui prend le corps nu d’une femme comme objet d’étude, l’utilisation de la graphie arabe si élégante, à des fins non religieuses, sont, parmi d’autres, des manifestations intolérables pour les « barbus ».
L’audace du scénario tient aussi à un « renversement des rôles » traditionnels. C’est la mère, intellectuelle militante, qui assume la contradiction dans une société de plus en plus pervertie par le salafisme, dans laquelle la notion même de laïcité est ressentie comme un affront.
Nous suivons le père depuis son retour en Tunisie jusqu’à son départ, quelques jours après. Nous découvrons avec lui l’entourage, le voisinage, de son fils. Nous restons suspendus à ces échanges compendieux, à ces regards incisifs mais jamais insistants, lourds. Même si la colère parfois s’exprime par les yeux, par des gestes.
Et le réalisateur enrichit son récit de tout ce qui est propre au cinéma. Des cadrages serrés qui oppressent un peu le spectateur qui, très rarement, bénéficient de l’espace de plans larges. Des mouvements de caméra qui, comme ceux d’un reporter, suivent de près les déplacements des personnages dont nous souhaitons découvrir l’aventure fébrile. Vous remarquerez la façon dont le décors de l’appartement du fils, dans lequel s’installe le père, se dépouille progressivement, certes parce qu’il faut le vider, mais surtout parce qu’ainsi est rendu sensible le deuil, la disparition incompréhensible de celui qui occupait ce lieu. Même la lumière électrique disparait et seules des bougies permettent d’y voir un peu clair, comme au début d’une enquête.
L’absence de cadre incluant le ciel contribue aussi à alourdir, symboliquement, cette chape qui pèse sur ce drame qui se déroule à la façon d’une musique de chambre. Et de musique, il n’y en a pratiquement aucune, jamais ce facile recours à l’expression des sentiments. Ici, tout est retenu, sauf les excès des fous de dieux. Décidément, la religion est une peste universelle, illustrée une fois encore, de façon remarquable.
Nous avions apprécié déjà dans À peine j’ouvre les yeux (259) le talent de Ghalia Benali, mêlée déjà à un sujet de société en Tu-nisie. Mahmoud Ben Mahmoud a une filmographie plus ample : vous vous souviendrez de Les Siestes Grenadines qui m’avaient fait, en 1999, une très forte impression par la modernité du sujet et de son traitement. Et pour les plus anciens, de Traversées qui évoquait les difficultés kafkaïennes de la migration, en 1982, film pour lequel Mahmoud m’avait fait la confiance de l’assister à la mise en scène. Nous sommes contemporains depuis l’Insas déjà, et nous nous sommes retrouvés ensuite à l’ULB. Fatwa est, à mes yeux, la parfaite illustration de la maîtrise du cinéma par une personne profondément cultivée qui sait ce qu’elle dit, et le dit avec talent et originalité.