Osons le dire : ce film est une perfection dans sa catégorie, un film qui traite d’un sujet tout à fait contemporain, un grave problème de société, celui de la pédophilie dans l’Église catholique, et de l’attitude de la hiérarchie à l’égard des auteurs et des victimes. Ce qui, d’abord, rend le film remarquable, c’est la qualité d’un abondant et excellent casting. Il n’y a pas un des rôles, pas une des silhouettes, pas un des enfants, qui ne soient parfaits, qui n’assument pas son personnage avec une totale crédibilité. Ils sont aidés bien entendu par une direction d’acteur d’une grande subtilité, des choix toujours adéquats de valeur de plan, de regard, un montage très juste et surtout des dialogues écrits à la virgule près. Et c’est tant mieux, car le film repose essentiellement sur les choses dites, qui sont abondantes. Mais très nuancées. J’avais commenté déjà 3 des très nombreux et brillants films du même réalisateur : Jeune et jolie (33), Frantz (300) et L’Amant double (414).
Ce film-ci n’est absolument pas une charge anticléricale sommaire, une démonstration du désastre de la religion qui gâche la vie de familles entières - ce qui, généralement, est cependant le cas - mais c’est une analyse fine des mécanismes complexes mis en jeu par l’abject comportement de quelques-uns. Celui qui abuse des gosses, celui qui « couvre » ces agissements. La construction dramatique est un modèle du genre, à découvrir durant le film, les reconstitutions des moments dans les lieux liturgiques ou de camps scouts, sont mis en scène avec une pudeur absolue, un grand respect de celles et ceux qui y jouent un rôle, comme enfant, comme officiant, comme fidèles. Et à aucun moment le scénario ne cède à la tentation de la caricature, de la simplification.
La photographie du film me semble, à cet égard, en parfait accord avec cette réserve pleine de tact. Certes, il y a quelques effets de contre-jour montrant la fenêtre en pleine lumière et les acteurs dans les ténèbres, mais cela n’est qu’un signe momentané, pas un style insistant. Où sont les Elie Wiesel, les Primo Lévy, les Hans Jonas, eux qui ont pensé le concept de dieux après Auschwitz et qui devraient faire un travail analogue pour dépasser l’abaissement abyssal de l’Église catholique ? On peut leurs souhaiter bon travail, car si, pour certains, dieu est mort à Auschwitz, il ne risque pas de ressusciter à Notre Dame de Fourvière.
La Parole libérée est le nom de l’association qui a permis aux victimes de rassembler leurs forces, leurs moyens, de se soutenir, car oser parler des atteintes corporelles subies dans le cadre de l’autorité d’adultes sur des enfants, semble être terriblement difficile et douloureux. Les Chatouilles (587) en témoigne comme Spot light (214) deux films essentiels sur cette thématique. Elle en inspirera d’autres.
Les nombreuses scènes dans des églises ont été tournées en Belgique (Vive le tax shelter et la concélébration œcuménique de Umédia et Scope) car il a fallu que la production se fasse « en secret » tant les pressions sont fortes, jusqu’à essayer de retarder la sortie de ce film. Ce qui souligne, autant que de besoin, que le prêtre pédophile, en aveu depuis trente ans, n’a été ni sanctionné par sa hiérarchie (au-delà des changements d’affectations minimalistes) ni par la justice de la République. Au moins ce film rend-il justice aux victimes.